Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Charlotte de Senarclens défend le projet Nouvel pour le musée

On ne se parlait pas. Il faut dire que nous n'avions jamais vraiment fait connaissance. Je ne voyais Charlotte de Senarclens que de loin. Je l'avais du coup entendue pour la dernière fois à travers la prose délirante d'Alexandre Demidoff dans «Le Temps» (1). Le journaliste fait partie des défenseurs du projet Jean Nouvel pour le Musée d'art et d'histoire. Moi pas. 

Il aura donc fallu sur ce blog une réponse de la présidente des Amis du Musée d'art et d'histoire et coprésidente du Cercle pour que nous nous rencontrions. Difficile de dire que ce fut en terrain neutre. Nous nous sommes vus au Barocco, dans la cour du musée, que le plan Nouvel ferait disparaître. Discussion courtoise, mais réservée. J'ai senti mon interlocutrice sur ses gardes. Il faut dire que je n'ai pas très bonne réputation... Voici le résultat, que l'intéressée corrigera en réponse. Comme ça, tout cela sera clair. 

Nous en arrivons, Charlotte de Senarclens, à la phase précédent un référendum populaire, puisque l'initiative a recueilli le nombre de signatures voulu. Comment le ressentez-vous?
Ce référendum n'est pas un mal. Je pense qu'il faut respecter la démocratie. Nous sommes face à un état de fait. Si j'ai pris contact avec vous, c'est pour que vous donniez une visibilité à notre vision des choses. Discutons-en! 

Un peu d'histoire pour commencer. Quand êtes-vous devenue présidente des Amis du musée?
En janvier 2013. Cette société a son rôle a jouer. Je vous rappelle son ancienneté, puisqu'elle remonte à 1897. Elle avait alors été formée afin de voir aboutir le projet d'un nouveau bâtiment, qui a ouvert en 1910. Le mécénat a alors aussi joué son rôle. Rien n'aurait été possible sans l'argent de Charles Galland. Vous voyez la coïncidence. J'ajouterai que les Amis sont aujourd'hui environ 1500. Leur comité est formé de bénévoles. Il ne s'agit pas d'une association vieillissante. Le renouvellement se fait bien. Nous avons même créé une section pour les 25-40 ans. 

Quel est exactement le but des Amis?
Il figure dans nos statuts. Le principal reste d'intéresser le public aux collections. Un autre est de parfois les enrichir. Il peut aussi bien s'agir d'une œuvre que d'un outil, comme une table pour le laboratoire de restauration. Notre dernier don est allé à Tavel. Il s'agit d'un vase en argent massif de Philippe Cramer, un designer genevois contemporain. 

En février 2014, vous avez créé Le Cercle. S'agit-il d'un dédoublement, d'un renfort ou d'un lobby?
Le seul lien entre les Amis et le cercle, c'est moi. Il s'agit là d'un groupement citoyen, pas d'une réunion de quelques mécènes. L'idée était de fédérer les gens autour d'un projet et de les tenir informés sur le développement de celui-ci. N'oubliez pas qu'il s'est vu remanié à plusieurs reprises. Le Cercle aura encore davantage sa raison d'être au moment du référendum, prévu depuis longtemps. Ce dernier, il faut le dire encore une fois, touchera les seuls habitants de la Ville. Je trouve bon que les autres Genevois, faute de pouvoir voter, puissent manifester de la sorte leur opinion. 

Un lobby donc!
Ce mot me semble trop fort. Aussi excessif que celui de saccage pour la transformation prévue de la cour. On peut aussi voir bien sûr ce qu'il contient de positif. S'il s'agit d'un soutien, je suis d'accord. 

Que diriez-vous alors aux opposants du projet?
Je crois que le projet s'achoppe pour eux sur des des questions d'architecture. Ils ne pensent pas assez à l'institution elle-même, qui étouffe. Le musée ne montre qu'une minuscule partie de ses collections. Environ un pour-cent, alors que la normale se situerait autour de huit pour-cent. Voire dix. L'accueil reste insuffisant. Je suis personnellement attachée à la vie du musée. Il faut donc poursuivre la discussion au-delà de simples considérations patrimoniales. 

Mais êtes-vous, en tant que présidente des Amis, associée à ce projet de remodèlement de la muséographie?
Non. J'en saurai plus, comme tout le monde, cet automne. Je ne travaille pas avec Monsieur Marin, le directeur. Cela ne fait pas partie de mes compétences. Je ne suis pas conservatrice, mais bénévole. Je fais donc partie du public. 

Un public privilégié, tout de même.
Je viens dans le bâtiment presque tous les jours. Je vois des équipes travaillant dans des conditions difficiles. Elles demeurent surtout dans l'incertitude. Ces gens arrivent pourtant à produire des expositions qui me semblent réussies. 

Mais le MAH parle de fermer à la fin 2015.
C'est possible. Je n'en sais rien. Je ne suis pas dans la confidence. 

On lit toutes sortes de chiffres sur les apports de la nouvelle formule. Pourriez-vous les rappeler?
Les surfaces augmenteraient de 50 pour-cent. Il y aurait 4000 mètres carré supplémentaires pour l'accueil des publics, les collections et les exposition temporaires. Parler d'un simple gain de 1600 mètres carrés est donc faux. Les instruments de musique trouveront une place. L'horlogerie deviendra centrale. Je pense tout de même que l'horlogerie fait sens à Genève. Et puis le musée pourra mieux se tourner vers la cité grâce à un accès facilité de tous les publics, à une médiation et un restaurant. 

Le fameux restaurant panoramique de luxe que vous reprochent les opposants.
Panoramique, oui. Mais pourquoi «de luxe»? Le musée veut une espace avec une vue sur la ville, tout simplement. Je ne connais pas les prix qui se verront pratiqués. Pour voir la carte, il faudra attendre un certain temps! 

Depuis quelques mois, la personne de Jean Claude Gandur s'est vue contestée. Comment le défendriez-vous?
Je connais sa persévérance. Sa gentillesse. Sa patience aussi. Il a donné sa parole. Il subit pourtant aussi bien des attaques multiples à Genève que des propositions de venir ailleurs. Notre ville ne doit pas oublier qu'il offre 40 millions et des collections pour 100 ans. 

Vous n'êtes donc pas pour une nouvelle convention?
«Rediscuter», comme on en a parlé au moment du vote de crédit du Conseil municipal, ne me semble pas le bon mot. Le projet est entre les mains du magistrat Sami Kanaan et de Monsieur Gandur. On peut toujours imaginer des aménagements. 

Vous êtes donc optimiste.
Je pars sur un bon pied. Je pense que Genève a une chance. Il lui faut la saisir. Je ne crois pas que la Fondation Gandur mettra le musée sous sa coupe. Après tout, il ne s'ait pas de la première fondation qu'accueille le MAH. Je reste persuadée que la présence d'un grand mécène ne découragera pas les petits donateurs. Je suis avant tout sûre qu'il y a urgence. Le bâtiment est en mauvais état. Il faudra un jour le fermer, ne serait-ce que pour des considérations de sécurité. Or je ne vois chez nos opposants aucune unité capable de mettre sur pied une solution de rechange. 

Qu'est-ce à dire?
Il s'agit d'une coalition. Les uns s’opposent à Jean Claude Gandur. Les autres veulent maintenir la cour en l'état. Il y a ceux qui pensent à un nouvel édifice sur la butte de l'Observatoire. D'autres veulent affecter au musée l'actuelle école servant à la HEAD. Comment voulez-vous obtenir une alternative cohérente de groupements aussi disparates et aussi désunis? Il n'y aura pas de plan B. Nous avons au moins le mérite d'offrir une solution viable, aux crédits votés avec un partenariat privé-public, le tout mis sous toit. 

Le projet lausannois va enfin de l'avant. Zurich devrait lancer le chantier du grand Kunsthaus d'ici la fin de l'année. Entré en chantier à la mi 2013, le Kunstmuseum de Bâle ouvrira en avril 2016. Cela vous motive-t-il ou cela vous déprime-t-il?
Cela nous motive beaucoup. Les Amis sont du reste aller visiter les chantiers de Bâle et du Musée National de Zurich. J'ajouterai que l'ouverture tant attendue du MEG, le 31 octobre 2014, nous a fait beaucoup de bien. Arriver au but est donc possible à Genève. Photo (Thierry Parel): Charlotte de Senarclens sur le toit du Musée d'art et d'histoire.

Prochaine chronique le mardi 4 août. "La femme au tableau" sort sur les écran romands. Le film reflète-t-il bien l'affaire des Klimt spoliés et restitués? 

(1) 21 juin 2015. Voir aussi 18 mai 2015.

 

 

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