Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/C'est Byzance au Musée Rath. Mais "Byzance en Suisse"

Le mot dégage une idée de luxe et de sauvagerie. Byzance! L’œil imagine tout de suite des souveraines couvertes de joyaux, des supplices raffinés et des théologiens barbus débattant à l'inifini sur le sexe des anges. Byzance, c'est aussi l'idée de la durée. Ici, l'empire a bel et bien existé mille ans, et même davantage. Il a connu son ascension, puis sa décadence. Sous Justinien, au VIe siècle, l'Empire romain d'Orient domine la moitié du monde méditerranéen. En 1453, quand la capitale (l'actuelle Istanbul) tombe aux mains des Ottomans, il reste 50.000 habitants sur un territoire à peine plus grand que l'actuel Monaco. 

Byzance se retrouve aujourd'hui au Musée Rath. Mais attention! «Byzance en Suisse», même s'il demeure clair que notre territoire ne fit jamais partie du monde hellénisé (1). Organisée par Marielle Martiniani-Reber, dont c'est le chant du cygne au Musée d'art et d'histoire (MAH), l’exposition ne compte pas moins de 600 objets allant de la période constantinienne (le IVe siècle de notre ère) aux éditions de textes grecs effectuées à Genève au XVIIe siècle. Ils se retrouvent comme de juste dans un catalogue vendu fort cher (95 francs). Précisons que ce dernier, grand format, ne comporte pas moins de 616 pages. De quoi remplir les longues soirées d'hiver...

Brocarts et ivoires 

De quelle manière la Suisse, et en particulier Genève sont-ils concernés? D'abord, comme partout en Occident, par des importations. Des tissus de luxe sont arrivés jusque chez nous. Ils ont emballé les ossements des saints. Coire possède un splendide brocart, tandis que Beromünster conserve deux bourses reliquaires en excellent état. Ajoutons à cela l'extraordinaire pyxide (une sorte de boîte) du VIe siècle venant de Sion. D'autres ivoires arrivent, eux, de Saint-Gall. Des manuscrits ont voyagé plus tard. Genève en détient de très importants. Citons une copie (vers 1350) du «Livre du préfet», datant de 921. Il réglementait toutes sortes de professions. Jules Nicole, un helléniste des années 1900 souvent cité dans l'exposition, en a tardivement compris l'importance. 

Le MAH a adopté par la suite une politique volontariste. De 1970 à 2000, de nombreux objets sont entrés dans les collections municipales (2). Les frontières restaient moins fermées qu'aujourd'hui et le commerce des objets archéologiques ne s'était pas encore vu diabolisé. Notre musée s'est ainsi enrichi sous l'ère, déjà bien lointaine, de Claude Lapaire. Une partie de l'argent reçu des assurances après un sinistre (le feu...) dans une réserve y aurait passé. Le grand accroissement remonte cependant à 2004. Cette année est celle du legs Janet Zakos, avec assez d'argent en sus afin de publier cet ensemble de manière scientifique. Une tâche dont s'est acquittée Mariellle Martiniani-Reber, qui n'aura pas chômé au MAH.

Le cheval et la patère 

Il fallait bien sûr compléter. La commissaire a donc pris son bâton de pèlerine pour faire le tour des bibliothèques (celles de Bâle et de la Bourgeoisie de Berne se sont révélées très riches), des musées et des collectionneurs privés. Là, Marielle a eu l'ouverture d'esprit qu'il fallait. Les plus beaux objets sans doute du Rath, d'un petit cheval de bronze à une somptueuse patère (en genre de plat) de métal viennent de chez feu George Ortiz, à Collonge-Bellerive. Un monsieur souvent fort mal vu en raison des provenances pour le moins discrètes de ses pièces de fouille, toujours magnifiques. Et moi qui croyait le MAH très à cran sur les principes éthiques... 

Il fallait bien sûr raconter des histoires avec cette masse de livres et d'objets. Il y en a sans doute trop. La commissaire a voulu rappeler les voyages de Max van Berchem et Paul Boissonnas comme les contacts, au XVIIe siècle, entre l'exotique Cyril Lucar et notre Antoine Léger. Le ton se révèle de plus résolument austère. Universitaire. On ne pourra pas dire cette fois que le MAH fait de la démagogie! Sans doute eut-il été bon de dire qui étaient précisément Lucar et Léger, comme de préciser que la basilique Saint Demetrios de Thessalonique, photographiée par Boissonnas avant et après l'incendie de 1917, est aujourd'hui reconstruite à l'identique.

Une exposition d'accès difficile 

Pour tout dire, cette exposition à l'étrange décor mauve (le mauve est très tendance en ce moment) et pourvue d'un non moins bizarre éclairage au néon, type guirlande de Noël, dans la première salle, est difficile à suivre. L’œil passe d'un objet à l'autre. Il parcourt d'une liste donnant le détail des œuvres à la suivante. Quand la synthèse viendra-t-elle au milieu de ces éléments couvrant mille ans et quantité de pays actuels? Marielle Martiniani Reber, qui travaille depuis des décennies sur le sujet, s'adresse visiblement aux connaisseurs. La tentation vient parfois de s'arrêter sur un objet pour lui-même s'il est beau, comme la tête de tétrarque venue de l'Antikenmuseum de Bâle. La sculpture de marbre ouvrant l'exposition. Mais que faire alors de la masse de petites choses ou de monnaies, dont la fonction reste ici documentaire, vu la division thématique adoptée par «Byzance en Suisse»? 

(1) Genève est tout de même concerné. Un panneau raconte l'horrible histoire d'Amédée Poley, de Cologny, qui finit crucifié avec les siens en 1210 par le premier despote (pourtant chrétien) d'Epire.
(2) Une mosaïque représentant un dromadaire a ainsi été acquise dans les années 1970 afin d'orner un complexe sportif. Elle a fini au MAH en 2014.

Pratique

«Byzance en Suisse», Musée Rath, place Neuve, Genève, jusqu'au 12 mars 2016. Tél. 022 418 33 40, site www.mah-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Catalogue édité par 5 Continents. Photo (MAH): La pyxide du VIe siècle venue de Sion.

Prochaine chronique le jeudi 17 décembre. Un livre sur les "impératrices de la mode", d'Edna Chase à l'actelle Anna Wintour.

 

 

 

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