Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Banquets antiques sous la cathédrale!

"C'est d'abord une histoire tragique. J'avais 145.157 fragments de vases éclatés." Marc-André Haldimann ménage ses effets. L'homme doit faire passer une amère pilule. "Des céramiques aux hommes", que publient aujourd'hui conjointement la "Société d'histoire et d'archéologie de Genève" et les "Cahiers d'archéologie romande", se présente comme un biscuit ultra-sec. Les stratigraphies, les statistiques et les têtes de chapitres décourageants ("Sériation interne à l'horizon"...) remplissent le plus clair des 312 pages. Les seules récréations visuelles sont constituées par les photos de tessons, plus ou moins assemblés. Bref. C'est très acéré dans le pointu. 

Marc-André, qu'on a connu responsable des collections antiques au Musée d'art et d'histoire (mêmes initiales que lui, MAH), se révèle heureusement excellent à l'oral. Un vrai barde, pour rester dans l'imagerie d'époque. "Cet amoncellement de débris provient de trente ans de fouilles à la cathédrale Saint-Pierre, puisque tout a commencé pour moi en 1984." Il y aura donc beaucoup de chapitres pour ce qui s'apparente à un polar. "Le premier d'entre eux est antérieur au démarrage de ma thèse. C'est la découverte en 1979 d'un four de potier romain en haut de la colline, loin de tout ce qu'il faut pour tourner un pot. J'y vois l'élément clé. Bien des fragments actuels proviennent de là."

Le gris et le rouge 

Ils sont gris, ces petits morceaux. D'un gris annonçant presque le calvinisme. "C'est la couleur, ou plutôt l'absence de couleur de la production locale, d'esprit celtique. Ces débris forment l'immense majorité des trouvailles effectuées par les fouilleurs. Leur masse est intégrée aux remblais des bâtiments, qui ne cessent de se modifier sur la butte au temps des Allobroges, quelques siècles avant notre ère." Ces détritus ne demeurent cependant pas seuls. Très rares au départ, puis plus nombreux avec le temps, il y a des tesselles rouges. "On les remarque vite. Elles forment une respiration." Un air frais, venu d'ailleurs. Le ton brique signale un produit du Sud, qui a traversé les Alpes. 

Reste encore à classer tout cela. Une entreprise qui constitue, au propre comme un figuré, un travail de Romain. ("De bénédictin, préfère dire le préfacier du livre Daniel Paunier). "On tente de reconstituer des objets. Il en subsiste quelques-uns entiers. Nous ne sommes pas égaux devant la destruction. Lorsqu'ils deviennent trop fragmentaires, les spécialistes se concentrent sur les parties indiquant un bord. Elles donnent un idée du nombre d'objets au départ."

Cérémonies rituelles 

Il s'agit là d'un simple dégrossissement du travail. "Plusieurs questions se posent, qu'il faut tenter de résoudre. A quel endroit et à quel niveau les fragments ont-ils été trouvés? Où se trouvaient par conséquent les rouges? Qu'en déduire?" Marc-André Haldimann peut alors faire sa révélation. Les rouges étaient proches l'un de l'autre. Mieux que cela. Remis en place, ils donnaient l'idée d'une destruction violente et volontaire. Rituelle, en un mot. Avant que les Romains arrivent, on banquetait à Saint-Pierre entre Barbares, en buvant des vins sans prix, venus du pourtour méditerranéen. "Chaque amphore, qui contenait l'équivalent de 28 litres, représentait le prix d'un esclave masculin jeune et en bonne santé." 

La tension monte chez l'auditeur. Bien plus que chez le lecteur du livre, il faut bien l'avouer. L'archéologue change apparemment de sujet en évoquant l'une de ses trouvailles à Saint-Antoine. "Nous avons exhumé là le squelette accroupi d'un jeune homme sacrifié entre 400 et 200 avant Jésus-Christ." Son corps, qui dominait le croisement de routes menant au lac, à la ville, à l'Italie et à la vallée du Rhône, répondait sans nul doute à un autre cadavre, logé sous l'actuelle cathédrale. Lequel? "Mais le chef en la mémoire duquel avait lieu ces banquets! Un rite dont l'historien romain Dion Cassius s'était étonné pour les Eduens. Comment? Six mois de fêtes dispendieuses en l'honneur d'un mort!"

Une communion comme une autre 

Marc-André Haldimann peut donc clore sur une note forte. "En mangeant, en buvant, les compagnons du chefs mort communiaient avec lui. Le vin, pour les Celtes, ouvrait la conscience humaine à la parole divine." Rien n'a donc changé depuis, du moins sur le plan du "symposium". Les petits fragments rouges prouvent juste qu'ici comme ailleurs le christianisme s'est infiltré dans un lieu païen, comme le coucou dans le nid d'un autre oiseau. Une preuve, pour terminer. Le cas du sacrifié face au chef mort n'est pas unique. Il en existe un exemple parfait dans les Ardennes, à Acy-Romance. Notez qu'on a fait là beaucoup plus fort. Il y a eu une vingtaine de mises à mort. 

Une petite question pour terminer. Trouvera-t-on un jour le chef, sans doute accompagné de son char et des provisions pour le grand voyage? Pas tout de suite. Il serait pour cela nécessaire de mettre à mal des murs romans du XIIe siècle. Une chose inimaginable pour Jean Terrier, archéologue cantonal et médiéviste. "Il faut savoir s'arrêter. Du moins tant qu'on n'a pas inventé de technique de fouille respectueuse de ce qui se trouve non seulement dessous, mais dessus."

Pratique 

"Des céramiques aux hommes" de Marc-André Haldimann, édité par la Société d'histoire et d'archéologie de Genève et par les Cahiers d'archéologie romande, distribution Infolio, 312 pages. Photo (TS): Marc-André Haldimann, qui publie aujourd'hui un énorme livre sur les fouilles de la cathédrale Saint-Pierre.

Ce texte en acompagne un  autre sur la Société d'histoire et d'archéologie de Genève", situé juste au-dessus. Il y en aura bientôt un autre sur l'ouvrage de Jean Terrier consacré à l'église (disparue) de Saint-Matthieu de Vuillonnex, près de Bernex. 

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