Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Artvera's se penche sur le Monte Verità, de Jawlensky à Klee

Crédits: DR

Ce n'est pas la montagne magique de Thomas Mann, bien sûr! La colline tessinoise (350 mètres au dessus du niveau de la mer) n'en a pas moins concentré pas mal d'utopies durant la première moitié du XXe siècle. Le nom choisi s'y prêtait, il est vrai. Ecrites en lettres Art Nouveau sur un portail, celles de Monte Verità indiquaient une sérieuse quête de profondeurs intellectuelles et morales. Il fallait à la micro-société installée là d'autre codes, finalement aussi rigides que les autres. La nudité et le végétarisme peuvent finir par devenir des règles contraignantes. 

Le Monte Verità, auquel la galerie Artvera's de Genève consacre aujourd'hui une somptueuse exposition, a connu plusieurs époques. Tout a commencé en 1900, avec l'installation d'Henry Oedenkoven et de sa compagne Ida Hoffmann. Ils acquirent les lieux pour en faire une colonie socialiste (le mot avait alors un sens très fort, il ne s'agissait pas du ventre mou actuel). Henry n'en était pas moins riche, grâce à un papa homme d'affaires à Anvers. L'argent a toujours fait bon ménage ici avec une recherche affichée de frugalité. Le comble sera atteint avec le baron Eduard von der Heydt, milliardaire au torse nu et en short. J'y reviendrai.

D'Isadora Duncan à Rudolf Steiner

La colonie, qui n'en détestait pas moins la propriété privée, vivait à la manière des «hippies» californiens des années 1960 et 1970. Elle rejetait le mariage comme le vêtements bourgeois ou les partis politiques. Elle devait du coup attirer des marginaux de luxe, dont évidemment Isadora Duncan, célèbre pour ses costumes réformés, voire pour son absence totale de voiles. Le théosophe Rudolf Steiner, la danseuse Mary Wigman, l'architecte Henry van de Welde, le poète Stefan George, le dramaturge Ernst Toller ou le sociologue Max Weber ont passé par là au fil du temps. Certains sont même morts au Tessin comme Paul Klee (venu s'y soigner, il est vrai) ou les écrivains Hermann Hesse et Erich Maria Remarque. 

Dans les années 1910, le lieu a connu l'école d'art de Rudolf Laban. En 1917, Theodor Reuss, maître de l'Ordo Rempli Orientis, y a organisé des conférences traitant aussi bien des droits de la femme que de la franc-maçonnerie mystique. Un hôtel tenu par des artistes leur succéda de 1923 à 1926. Cette année-là, le Monte Verità se vit enfin racheté par Eduard von der Heydt (le revoilà!), collectionneur d'arts extra-européens et de peinture d'avant-garde. Notons que le baron, marié à une disciple du psychanalyste Karl Gustav Jung, était aussi banquier de l'ex-empereur Guillaume II. Il se verra plus tard accusé d'avoir fait transiter par la Suisse l'argent nazi. Il faut parfois bien revenir sur terre. Von der Heydt léguera en 1964 le Monte Verità au canton du Tessin. Ses collections forment la base du Museum Rietberg de Zurich et du Museum von der Heydt de Wuppertal.

L'impact d'Harald Szeemann 

Un temps empoussiérée par l'oubli, l'histoire du Monte Verità, a fait l'objet de nombreuses recherches. Elle passionnait, sur le plan artistique et social, Harald Szeemann. L'homme lui a consacré au Kunsthaus de Zurich une de ces expositions-mixer il avait le secret. Szeemann a surtout conçu en 1978 la présentation permanente de la Casa Anetta, d'une des multiples constructions parsemant la colline. L'ambition d'Artvera's n'était donc pas de refaire un état des lieux, même si deux chapitres du livre d'accompagnement (fort bien fait) citent, ou commentent, Szeemann. Il s'agit tout de même d'une galerie d'art, dont la force est de pouvoir présenter (quand elle ne s'égare pas avec de jeunes street-artistes) des maîtres expressionnistes des années 1910-1920. 

Qu'y a-t-il sur les cimaises de l'exposition, dont le catalogue proprement dit est assuré par Denise Marroquin? Des tableaux plus ou moins en lien avec le Monte Verità. Parfois vraiment moins. Je pense à «La musique» d'André Derain (1904-1905). Mais l'essentiel demeure ici de combler l’œil du visiteur. Alexej von Jawlensy, représenté par deux toiles superbes, ou sa compagne d'alors Marianne von Werefkin ont accompli le voyage d'Ascona. Quand à Ernst Ludwig Kirncher (dont Artvera's présente notamment le grand «La danse des femmes» de 1919-1926), il a toujours vécu aux Grisons à la manière du phalanstère du Monte Verità.

De Munch à Macke

Sur les murs noirs de la galerie (nous sommes ici à l'opposé du «white cube») peuvent ainsi se succéder Edvard Munch. Paul Klee (des prêts de la Fondation Beyeler), Hermann Max Pechstein. Karl Schmidt-Rottluff ou Arthur Segal. Tous au meilleurs de leur forme. Bien des expressionnistes ont en effet mal fini, du moins sur le plan pictural. Je me souviens d'une rétrospective Schmidt-Rottluff, mort en 1976, dans un musée de Berlin. Le visiteur avait l'impression que la température baissait de salle en salle. Tout le monde ne peut pas mourir à la fleur de l'âge, comme August Macke, tombé dans les premières semaines de la guerre de 1914. Macke font une toile maîtresse («Promenade en forêt», 1913) figure ici au programme.

Pratique

«Monte Verità», galerie Artvera's, 1, rue Etienne-Dumont, Genève, jusqu'au 30 juillet. Tél. 022 311 05 53, site www.artveras.ch Ouvert du lundi au vendredi de 9h30 à 18h, le samedi de 111h à 17h.

Photo (DR): Danse naturiste au Mont Verità.

Prochaine chronique le dimanche 5 juin. Caen rend hommage au paysagiste norvégien Frits Thaulow. Une révélation.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."