Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Art & Public invite à la (re)découverte de l'Italienne Dadamaino

Crédits: Art & Public

Elles ont passé un peu inaperçues chez nous, éclipsées par les révélations américaines. Ironie du sort, le «pop art» a pourtant émergé en Europe lors de la Biennale de Venise en 1964... Les années 1960 italiennes se voient aujourd'hui pleinement prises en compte, de Londres à New York. On ne compte plus les expositions (et du coup les ventes publiques) les concernant. Dès le 17 juin, le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne présentera ainsi Piero Manzoni, mort à moins de 30 ans en 1963, avec une série d'«achromes». Je vous ai déjà parlé il y a quelque temps de l'exposition que la Fondazione Peggy Guggenheim de Venise consacre aux années 60 italiennes, «Imagine». Luciano Fontana se retrouve honoré un peu partout. Il faut dire que celui qui faisait déjà office de vétéran dans les «anni sessanta» reste aujourd'hui encore «la» star de cette époque.

Dadamaino, que présente aujourd'hui Pierre Huber à Genève, n'a jamais joui de ce statut de vedette. Cela ne signifie pas que cette Milanaise, née en 1930, ait végété de manière obscure. La liste des ses expositions personnelles impressionne même par sa longueur depuis 1970. Ses débuts sont en effet restés difficile après les premières présentations de 1958 à 1960. L'artiste ne séduisait pas le public transalpin, peu prêt à recevoir ses toiles largement trouées. Les années 60 restent pourtant en Italie celles d'«il Boom». Une prospérité économique aussi générale (du moins dans le nord du pays) qu'inattendue, avec tous les excès que cela suppose. Elle aurait donc dû sembler "moderne".

D'énormes trous 

La femme n'a pas toujours été peintre. Dans une autre vie, Eduarda Emilia Maino, dite «Dada», travaille comme pharmacienne. La création la prend tardivement, pour autant qu'on puisse le dire d'une fille de 27 ans. Ses premières œuvres se voient remarquées par Fontana. Il est permis de croire à une (lointaine) parenté entre eux. Mais, si l'Italo-Argentin lacère avec style et élégance ses toiles colorées, Dada y fait d'énormes trous. Quelquefois même un seul, laissant voir le mur. Elle parle de "Volumi". On peut y voir la marque de l'époque. Bien plus vastes, les réalisations d'Alberto Burri (1915-1995) sont marquées par des manques et des déchirures. Notons au passage que Burri se retrouve aujourd'hui au sommet, après sa rétrospective de l'automne dernier au Salomon Guggenheim Museum de New York. 

Mais revenons à Dadamaino. Elle adhère en 1957 au projet Azimuth de Piero Manzoni, dont la Fondazione Peggy Guggenheim a récemment refait l'historique, et au Groupe ZERO allemand. La débutante émerge lors d'un premier accrochage personnel l'année suivante dans une galerie milanaise. La critique la situe alors dans le mouvement un peu nébuleux du «spatialisme». Sa carrière suit plusieurs phases, qui finissent par la détacher complètement du genre. A Art & Public, son petit espace de la rue des Bains, Pierre Huber peut ainsi présenter, après quatre pièces historiques, des toiles blanches en hauteur, inscrites de signes. Une sorte d'écriture répétitive et secrète sur fond blanc. A partir de 1983, Dadamaino se retrouve en effet dans les «Constellations». Plus rien à voir avec les «Volumi» des débuts!

Un renouvellement constant

Ce renouvellement peut déconcerter (1). Le public contemporain aime les artistes monolithiques, faisant et refaisant sans cesse la même chose. Les «Constellations» ne font du coup pas partie de ces œuvres emblématiques que recherchent les collectionneurs les plus tapageurs. Notons à ce propos que Dadamaino, morte en 2004, a fait l'objet de nombreux faux «Volumi» posthumes. C'était tentant. Je rappellerai aussi que Christie's lui a dédié une vente début 2015. C'était le 11 janvier, et la chose s'appelait sans pudeur «The World of Dadamaino». Excellente opération commerciale, même si l'artiste n'atteint pas les prix aussi stratosphériques qu'absurdes de Lucio Fontana, voire même de son condisciple Enrico Castellani, aujourd'hui âgé de 86 ans. Castellani a eu la «sagesse» de ne jamais changer de style. Autant dire que ses produits se reconnaissent de loin. 

Je terminerai en disant que cette petite exposition, faite davantage pour le plaisir que pour la vente, honore Genève. C'est une sorte de cadeau. Le moins que puisent faire les Genevois est d'aller la visiter. Il aurait en fait fallu aller voir Dadamaino en 2013 au Consortium de Dijon (beau catalogue aux Presses du Réel). Mais Dijon, cela semble loin, et la ville ne constitue pas une destination sur la carte «arty».

(1) Dadamaino, qui avait déjà eu une exposition personnelle dans le cadre de la Biennale de Venise en 1980 ("I fatti della vita"), en obtiendra cependant une autre au même endroit en 1990 ("Il movimento delle cose").

Pratique 

«Dadamaino», galerie Art & Public, 37, rue des Bains, Genève, jusqu'au 1er juillet. Tél. 022 781 46 66, site www.artpublic.ch Ouvert du mercredi au vendredi de 14h30 à 18h, le samedi de 12h à 16h.

Photo (Art & Public): La première salle de la galerie avec les atableaux de la fin des années 1950.

Prochaine chronique le vendredi 27 mai. Le Château de Nyon invite à un voyage en Indes. 

 

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