Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Art Bärtschi & Cie montre le Pasolini martyr d'Ernest Pignon-Ernest

Crédits: Ernest Pignon-Ernest

Un mur romain s'est déplacé jusque dans l'espace qu'Art Bärtschi & Cie occupe au 43, route des Jeunes. Oh, une illusion de pierres et de briques, bien sûr! Il s'agit d'une photo du cycle «Si je reviens» qu'Ernest Pignon-Ernest a consacré l'an dernier à Pier Paolo Pasolini, assassiné en 1975 sur la plage d'Ostie. Une mort qui rapprochait davantage encore le poète et cinéaste italien du Caravage, tué non loin de là en 1610 sur le rivage de Porto Ercole. Précisons à tout hasard que l'image en question fait partie des œuvres à vendre dans la galerie genevoise. Je signale cependant à l'acheteur potentiel que ce tirage mesure 344 centimètres de haut sur 555 de large... 

Tout le monde connaît maintenant Ernest Pignon-Ernest, né en 1942, que Guy Bärtschi a déjà présenté dans ses lieux d'exposition successifs. Dessinateur virtuose, à la formation classique, l'homme développe depuis les années 1970 un art militant. Il colle sur les murs des villes ses œuvres, liées à la mémoire sociale et politique locale. Son terrain d'élection reste la France, bien sûr, mais l'artiste a aussi travaillé en Afrique du Sud, en Palestine et surtout en Italie. Il avait ainsi déjà remis en 1988 Caravage au goût du jour à Naples. Au départ, le Niçois apposait de la sorte ses originaux. Aujourd'hui, ceux-ci servent à financier l’œuvre, un peu comme Christo vend les maquettes de ses installations afin de pouvoir un jour les réaliser.

Une sorte de Pietà 

Un grand motif traverse l'actuelle série sur Pasolini. C'est l'écrivain debout, portant son propre cadavre, à la manière d'une Pietà. Ernest Pignon-Ernest est arrivé à ce symbole après un certain nombre de tâtonnements, que l'actuelle exposition reflète bien. Quand la composition a été au point, il est parti l'afficher dans des cités en rapport avec la création de l'auteur d' «Accatone» ou de «Mamma Roma». Il y a Ostie bien sûr, le point final, mais aussi Rome et Matera, où le cinéaste a tourné en 1964 «L'Evangile selon saint Matthieu». La cité des «sassi», ces habitations troglodytes qui ont incarné la pauvreté au «Mezzogiorno» avant de servir de but à un tourisme cultivé. Banlieue napolitaine de béton, construite à partir des années 1960, Scampia n'a pas connu la même réhabilitation. C'est aujourd'hui une périphérie mafieuse, au bord de l'effondrement physique, où Ernest Pignon-Ernest n'a pu s'immiscer que grâce à l'aide d'un pisteur... On n'entre pas comme ça dans le plus grand marché de la drogue à ciel ouvert d'Europe. 

L'acte politique, matérialisé par l'affichage sauvage, demeure par définition éphémère. Invisible en plus du public dans le cas de Scampia. La tête de Pasolini a du reste souvent été arrachée par des passants en colère. Ce qui reste de cette installation, ce sont les projets originaux et les grandes photos, numérotées, faites pour fixer sa mémoire. Des documents, plus que des œuvres en elles-mêmes, ce qui ne les empêche pas de coûter très cher. C'est l'éternel problème de l'art protestataire, s'il ne veut pas devenir un geste subventionné, comme il le serait sans doute à Genève. Il faut bien qu'il rentre dans ses frais. 

L'ensemble est spectaculaire. Volontairement répétitif. Prenant. Il se double d'un petit album, en largeur, paru l'an dernier aux éditions Actes Sud, avec des textes d'André Velter et Karin Espinosa. Le titre ramène au poète Pasolini. C'est «Dans la lumière déchirante de la mer».

Pratique

«Si je reviens», Art Bärtschi & Cie, 43, route des Jeunes, à l'étage, jusqu'au 25 novembre. Tél. 022 310 00 13, site www.bartschi.ch Sur rendez-vous uniquement, du mardi au samedi. «Dans la lumière déchirante de la mer», aux Editions Actes Sud, environ 80 pages. 

Photo (Ernest Pignon-Ernest): L'une des affiches apposées à Rome en 2015.

Texte intercalaire.

 

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