Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Anton Meier rend "Hommage" au galeriste Michel Foëx

Le 21 mars dernier disparaissait Michel Foëx. Il avait 57 ans. Pendant des années, le galeriste avait accueilli dans son local du 1, rue de l'Evêché, non seulement des amis fidèles, mais les artistes dont il suivait la carrière. Cet appartement en rez-de-chaussée, qui conservait des éléments de son décor ancien, semblait voué à la création contemporaine. Michel l'avait repris de Marika Malacorda, qui fut, dans les années 1970 et 1980, «la» marchande genevoise (pour autant qu'on puisse dire, vu son vibrant accent hongrois!) la plus liée aux avant-gardes. 

En cette fin d'été, Anton Meier rend discrètement un «Hommage» à Michel Foëx. Quatre de ses exposants ont été réunis. Tito Honegger se retrouve ainsi aux côtés de Philippe Deléglise, de Keith Donovan et de Charles de Montaigu. Ce dernier forme un cas à part. Il présentait traditionnellement ses sculptures chez Anton et son œuvre graphique chez Michel. Avec ce quatuor se voit provisoirement assurée une continuité. Il y a en effet un problème. La création genevoise connaît de plus en plus de mal à trouver des cimaises, surtout quand ses auteurs dépassent la trentaine. On peut aujourd'hui vraiment parler de mise en quarantaine.

De longs compagnonnages 

«J'avais une galerie à Zurich, qui m'avait laissé tomber», se souvient Philippe Deléglise. «Certains de mes amis exposaient chez Michel. Il m'a accueilli. Nous avons collaboré dix ans. J'ai montré quatre fois mon travail chez lui.» Même son de cloche chez Charles de Montaigu. «Je faisais le tour des galeries genevoises en présentant mes travaux. Un déclic s'est produit avec Foëx. Il s'est poursuivi. Nous discutions à chaque fois ensemble. A un moment, il décidait. Pour moi, il est cependant toujours demeuré un homme très secret.»

Tito Honegger, elle, a eu un compagnonnage de dix-huit ans avec le galeriste. «C'est très long, je sais. Michel ne demandait pas beaucoup. Il venait me voir dans mon atelier, assez régulièrement. Je le côtoyais. Je pense pourvoir dire qu'il était devenu un ami.» Tout ne se révélait pourtant pas simple. «Il me disait oui-oui. C'était dans deux mois. Ou alors dans deux ans. Il fallait me montrer flexible. Il faut dire que Genève reste sur bien des points une petite ville. On peut vous y présenter au même endroit une fois tous les deux ans au plus.» «C'est vrai qu'il fallait toujours le relancer», se souvient Philippe Deléglise.

Centré sur Genève 

Michel Foëx a un temps donné dans l'art international, présentant notamment quelques Allemands, au temps où son activité restait fébrile. Il a aussi participé à des foires. Puis il s'est concentré sur Genève. «Il y présentait des peintres de sa génération. Il les défendait», reprend Philippe Deléglise. «Il suivait leurs évolution. Il se mettait du coup un peu en dehors du circuit, même s'il était lié au réseau des galeries. Il avait ainsi été à l'origine, déjà bien lointaine, de la défunte Association Genevoise des Galeries d'Art Moderne (AGGAM) avec Anton Meier.» 

Ses poulains pouvaient avoir confiance en son appui. «J'avais de bons rapports avec lui», assure Charles de Montaigu. «Etait-on amis ou simplement copains? Je l'ignore. Une chose me semble sûre. Michel se protégeait. Aller chez lui, à Vandoeuvres, gardait quelque chose d'exceptionnel. J'aurais encore dû présenter des œuvres chez lui en 2015. Il est venu me parler dans mon atelier.» Et puis un jour, tout a basculé. «Je lui ai téléphoné fin juin 2014. Il devait entrer à l'hôpital. J'ai ensuite essayé de reprendre contact avec lui, mais il ne décrochait plus. Il ne répondait pas davantage aux lettres. J'ai fini par contacter ses parents. Et ceux-ci m'ont dit: «Comment? Vous ne savez donc pas?» Les gens réagissent différemment devant la maladie. Lui s'était emmuré dans un silence total.»

Difficile de faire carrière 

Du coup, ses artistes se sont trouvés orphelins. Le soutien formé de bourses, de résidences ou d'achats se soutien ne fonctionne que pour les jeunes. Leurs aînés, qui n'ont pas été «drillés» par une école comme la HEAD, se sentent désemparés. «J'avoue que je ne suis pas très marketing», admet Tito Honegger. Il faudrait vraiment me perfectionner en la matière. Je devrais m'adapter au monde actuel. Me mettre sur un réseau. Penser Facebook.» Du moins Tito reste-t-elle active, dans son atelier situé au-dessus des voies, à Saint-Jean! «C'est ce que me disait l'autre jour Patrick Weidmann! Beaucoup de gens avec qui j'ai étudié ne donnent plus signe de vie. J'en vois surnager quelques-uns, entre deux traversées du désert. Christian Floquet est revenu en grâce. J'ai vu une exposition de Gilles Porret. Marie-José Burki fait maintenant de la vidéo en Belgique...» 

La suite d'une carrière semble dure, à une époque où il est devenu impossible de parler d'un marché local. Dans les années 1940 et 1950, les Genevois achetaient du Maurice Barraud, plus tard encore du Sergio Cecchi. «J'ai fait un tour pour voir», raconte Charles de Montaigu, qui a pourtant encore eu sa grande exposition au Cabinet des Estampes il n'y a pas si longtemps. «J'ai visé cinq galeries. Toutes m'ont reçu. C'était pour m'expliquer qu'elles présentaient aujourd'hui surtout des Américains.» Mon interlocuteur a un mouvement de lassitude. «Vous valez ce que vous vendez. Je l'ai bien vu en visitant «Art Basel/Miami», il y a deux ans. Mais j'ai la soixantaine. Je ne vais pas changer maintenant.»

Un marché qui se restreint 

Les trois Genevois se retrouvent donc chez Anton Meier, autre galeriste à l'ancienne, un peu affolé par l'évolution du marché. Ils y sont en compagnie de Keith Donovan, qui vit maintenant en France. «C'est l'un des derniers lieux où des gens comme nous sommes défendus», conclut Charles de Montaigu. Lui, ou Alexandre Mottier. On pourrait ajouter que les plus jeunes, qui tentent de suivre leurs traces, se retrouvent à la peine. SAKS, aux visées plus internationales, a fermé. Tracy Müller est aujourd'hui au Port Franc. C'est pénible aussi pour les Genevois trentenaires ou quadragénaires puisque, comme le veut la règle, chaque galeriste doit en principe suivre sa génération.

Pratique 

«Hommage», galerie Anton Meier, 2, rue de l'Athénée, à l'étage, du 3 septembre au 17 octobre. Tél. 022 311 14 50, site www.antonmeier-galerie.ch Ouvert du mardi au vendredi de 14h à 18h30, le samedi de 10h à 13h. Photo (Nicolas Lieber/Art en Vieille Ville): Michel Foëx, qui est représenté chez Anton Meier par quatre de ses artistes.

Prochaine chronique le jeudi 3 septembre. Du côté de "BDfil" à Lausanne. 

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