Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Andata/Ritorno publie son "Livre d'A/R" pour sa 300e exposition

Crédits: L. Olivet/Galerie Andata/Ritorno, Genève 2016

"Le plus important des actions de Joseph Farine, durant les trente-six années d'existence d'Andata/Ritorno, fut probablement d'imposer une présence, une énergie et une volonté face à la confiscation de l'art contemporain par quelques mains du système marchand et institutionnel.»"La phrase n'est pas de moi, même si je suis assez d'accord. Ecrite par Françoise-Hélène Brou, elle orne le quatrième de couverture de l'ouvrage marquant la 300e exposition organisée par le galeriste genevois. Un livre bien pensé. Bien conçu. Bien réalisé. Un bel objet, en plus, ce qui ne gâte rien. 

C'est à Artgenève que Joseph Farine présentait début février l'album, ainsi que des tableaux de Josée Pitteloud. Il leur assurait une visibilité qu'ils n'auraient pas eue autrement. «Ça a été pour moi une semaine magnifique. La formule de la foire d'inviter des lieux peu conçus pour le profit me semble pertinente. C'est à dessein que j'ai choisi Josée Pitteloud. Je le vois comme un geste politique et culturel dans la mesure où elle n'occupe pas la place qu'elle mérite. Les gens passant devant mon stand ont découvert sa singularité. Josée pratique une peinture où les glacis superposés finissent par créer des effets optiques qui se voient cependant mieux à la lumière naturelle. Je l'ai déjà souvent montré Josée entre 1987 et 1997. Huit fois en tout, en comptant les foires. 

Comment savez-vous qu'il s'agit de votre 300e exposition?
J'ai calculé de manière précise depuis le début. Il y a plusieurs années que je pensais à un livre récapitulatif. Il était au départ prévu pour mes 35 ans de métier, ce qui reste encore peu par rapport aux 46 ans de mon collègue Anton Meier. La recherche de fonds a duré un an. La parution s'est ainsi vue reportée à la 300e proposition. 

Vous opérez des choix.
Il était physiquement et financièrement impossible de tout y inclure. Mon idée était de me concentrer sur les métamorphoses du lieu, que j'ai repris en 1982. Une ancienne imprimerie. Les photos sont des vues générales. Pas d’œuvre isolées. Aucun gros plan. Nul personnage intervenant dans le champ. Il y a une seule exception. Pour Carmen Perrin, l'image idéale n'existait pas pour «Sans titre» de 1986. Je tenais à ce qu'il en soit question. La sélection comprend autrement beaucoup d'installations. Elles soulignent les qualités de l'espace. 

Comment les définiriez-vous Joseph Farine?
Andata/Ritorno est un archétype de «white cube» avec une extraordinaire orientation à la lumière. Elle pénètre par une ouverture entre deux immeubles aux environs de midi. Les ombre portées fonctionnent au cadran, suivant les saisons. Il y a des moments de grâce, Cela a été le cas pour Bernard Moninot, que j'ai en tout montré douze fois. La pièce s'appelait en 2011 «Silence Listen». Une évocation du silence. Le dessin dans l'espace devenait mobile dès 12 heures. C'était en hiver, alors que les ombres sont plus longues. Magique! Je possède un extraordinaire outil de travail. 

Où avez-vous l'impression d'en être au bout de près de quarante ans?
Où j'en suis? Pour vous répondre honnêtement, j'ai très souvent failli fermer boutique. C'était toujours pour la même raison. L'argent. Ce qui me porte, ce qui me maintient, reste la passion. Une passion où je trouve toujours à relance ma curiosité. 

Que sont devenus les artistes dont vous avez sélectionné les travaux pour ce livre?
Il y a d'abord ceux avec qui je collabore encore. Certains ont arrêté. J'ai perdu des contacts, comme ceux que j'avais avec David Mach, dont la carrière continue à briller, ou Guillaume Bijl, qui ne participe plus guère aux manifestations internationales. Mais l'important, pour moi, ce sont ceux dont j'ai programmé une des premières, voire la première exposition. Je citerai Carmen Perrin en 1983. Gianni Motti en 1994. Il est maintenant chez Perrotin. Qui Jie, qui devient une star. J'ai organisé sa première «personnelle» en 1994. 

Revenons à la phrase de départ. En quoi le marché de l'art contemporain est-il confisqué?
Il est à mon avis évident que certains artistes, dont je ne donnerai pas le nom, n'existent que par des manipulations médiatiques et institutionnelles. Ils repoussent dans l'ombre les autres. Il y a un mot de Duchamp, datant des années 1960. Il disait qu'on garderait de notre époque quelque chose de frivole et de léger. Dans la légèreté, il reste ardu de distinguer ce qui est pertinent et ce qui ressort de l'esbroufe. Difficile de se repérer. Pour moi, il est cependant évident qu'une peinture comme celle de Josée Pitteloud participe de la délectation dont parlait Nicolas Poussin. Il suffit de la regarder en vrai. Il y a avec elle un signe hautement favorable. Une toile de Josée passe mal la reproduction. 

Après la 300e, que se passera-t-il en 2018?
Je prévois sept expositions cette année. La prochaine sera réservée à une Anglaise nommée Nina Rodin. Il y aura 12 000 photos de vêtements portés par cette dernière. La vidéo allant avec devient une sorte de film d'animation. Avec Nina, je présenterai une artiste inédite en Suisse. Il y aura ensuite Richard Reymann, que l'on n'a plus vu depuis longtemps. Patrick Weidmann, dont j'avais monté le premier accrochage en 1984. Ce sera un programme très éclectique, mais j'assume la chose. C'est pourtant difficile à faire admettre. Les galeristes comme les artistes ne devraient pour beaucoup jamais sortir de leurs ornières.

Pratique

Andata Ritorno, 37, rue du Stand, Genève. Tél. 022 329 60 69, site www.andataritornolab.ch Ouvert du mercredi au samedi de 14h à 18h. «Livre d'A/R»,156 pages, est édité et distribué par la galerie. 

Photo (L. Olivet/Galerie Andata/Ritorno): L'installation «Central Station, "The Return" de Bill Culbert.

Prochaine chronique le mercredi 21 février. Adolphe Braun, photographe du XIXe siècle, à Colmar.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

"Tout ce qui compte.
Pour vous."