Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Andata Ritorno a 35 ans. Joseph Farine raconte sa galerie

Crédits: Andata Ritorno

C'est le moins formaté des galeristes genevois. Il s'agit aussi d'un des plus anciens. La pression commerciale et intellectuelle n'a eu aucune prise sur Joseph Farine. Andata Ritorno a pu traverser le temps sans s'édulcorer ou se dénaturer. Le lieu, qui se qualifie de «laboratoire», peut ainsi fêter ses 35 ans au 37, rue du Stand. Un bâtiment ayant conservé son caractère de «loft». Il faut emprunter quelques marches d'escalier, puis tourner à droite au rez-de-chaussée. C'est là. Une immense salle blanche, généreusement vitrée, avec un pilier au milieu. Une autre, plus secrète. Ajoutez un corridor, utilisé pour proposer des pièces intimes. Vous avez là le terrain de Joseph Farine. 

Joseph Farine, pouvez-moi vous raconter votre préhistoire de galeriste?
Je suis né dans le Jura, en 1955, dans un lieu sans importance. Il m'a fallu venir à Genève pour suivre une école d'art, qui s'appelait à l'époque l'ESAV (Ecole supérieure des arts visuel).  Je suis allé jusqu'au bout du cursus, en fréquentant les ateliers les plus pointus d'un établissement encore très traditionnel, avec des gens comme Willy Suter ou Jean-Michel Bouchardy. C'était les classes des Defraoui, dont la recherche se voulait conceptuelle. J'étais chez Chérif, aujourd'hui décédé. J'entendais bien devenir artiste. 

Andata Ritorno, maintenant.
Tout a commencé avec un collectif. Nous étions six de chez les Defraoui. Le plus important, historiquement, se nommait Vittorio Frigerio. Un Turinois. Il entretenait des rapports avec des artistes de Milan. Notre idée était de réaliser des échanges. On avait comme partenaire un lieu à Milan. Il s'agissait d'Andata Ritorno, d'où notre nom. Nous avions en vue des collaborations avec d'autres pays. En retour, nos contacts auraient dû reprendre nos expositions. Notre groupe s'est donc lancé le 25 septembre 198. Mais les étrangers ne possédaient pas forcément une structure comme nous, qui étions alors au 2, rue de la Servette. Le rythme était effréné. Nous avons fait vingt accrochages en 1981-1982. La réciprocité n'a pas joué. 

Comment avez-vous tenu?
J'ai tenu! Mes collègues se sont assez vite lassés. Ils ne tenaient pas la distance. Moi, je me suis passionné. La première année, j'ai organisé une performance. J'ai imaginé de créer un faux Jacques Monory, que le peintre lui-même viendrait signer. Il a accepté. J'y voyais un acte symbolique. Je passais du rôle d'artiste à celui de galeriste. Je croyais honnêtement en avoir fini avec la création. Erreur! Je me suis remis à la peinture plus tard. 

Y a-t-il incompatibilité?
Non. Mais, en trente-cinq ans d'activité, j'ai montré une seule fois mes œuvres. Je ne garde du reste qu'une production ponctuelle. Je me considère comme un peintre clandestin. Je ne suis pas un artiste tenant une galerie, comme cela peut exister. Pour moi, la gestion d'un lieu, avec ce qu'elle implique de défrichages et de choix, constitue aussi un travail artistique. Je m'implique en exposant. Je ne suis toujours devenu pas un commerçant. La chose se sent, d'ailleurs. Pour moi, elle mène à des non-ventes. Je ne vends presque rien. Ou alors aux institutions. 

Mais comment avez-vous survécu?
En enseignant. Je n'ai arrêté qu'en 2014. Je suis resté trente ans prof' d'arts visuels. Pas à plein temps, bien sûr! J'ai aussi bénéficié d'une toute petite subvention étatique pour Antata Ritorno. Vingt-trois mille francs par an, c'est rien. 

Quand êtes-vous arrivé à la rue du Stand?
Assez rapidement. Ne me demandez pas la date, mais je sais que nous étions les six et que nous sommes encore restés six mois ensemble. Le déménagement n'en a pas moins correspondu à un changement. Dans la structure plus que dans l'horaire. Un collectif n'avance finalement pas plus vite qu'une personne seule. Et puis la ligne devenait plus claire. A six, nous nous partagions la programmation, avec ce que cela suppose de compromis. 

Quelle était la situation genevoise en matière de galeries, il y a trente-cinq ans?
Désertique! Je parlerais plutôt de lieux, pour ce qui touche à l'art contemporain. Il y avait le CAC, qui restait encore jeune. L'Ecart de John Armleder. L'AMAM (Association pour un musée d'art moderne). Elle exposait son fonds au Musée d'art et d'histoire en espérant créer ce qui deviendra, en 1994, le Mamco. Quelques galeries, regroupées au sein de l'AGGAM (Association des galeries genevoises d'art moderne). J'étais lié avec les Runnqvist, qui dirigeaient Bonnier depuis 1973. Il y avait bien sûr les expérimentations de Marika Malacorda, dans la Vieille Ville. Marie-Louise Jeanneret à Champel. Mais, par rapport à la Suisse alémanique, Genève faisait à l'époque pauvre figure. 

Qui venait chez vous à Andata?
Avant tout des étudiants en art... Notre seul vrai client, notre mécène était André L'Huillier, que j'ai connu en 1984. Il était capable d'acheter une exposition entière. Depuis sa mort, en 1988, personne ne l'a jamais remplacé pour l'art émergent. Il n'était heureusement pas seul. Il y avait le fourreur Sistovaris, qui avait vu un article sur la galerie dans «Le Journal de Genève». Jean-Paul Jungo. C'est ce dernier qui m'a acheté le premier Carmen Perrin. J'attends toujours la nouvelle génération. (A suivre...)

Le reste de l'entretien se trouve une case plus loin dans le déroulé.

Photo (Andata Ritorno): Joseph Farine dans sa galerie de la rue du Stand.

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