Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Alexandre Vantautgaerden renvoyé de la Bibliothèque

Crédits: Tribune de Genève

Il est viré! Autant que je vous le dise tout de suite. Il a en effet fallu quarante-neuf minutes aux journalistes réunis le vendredi 26 janvier à la Salle des Fiefs de l'Hôtel-de-Ville pour apprendre la nouvelle. Responsable du Département de la culture et des sports, Sami Kanaan a alors fini par dire d'une voix neutre qu'Alexandre Vantautgaerden quittait «avec effet immédiat» ses fonctions de directeur de la Bibliothèque de Genève (BGE). Il se verra provisoirement remplacé par Carine Bachmann, qui en était pourtant une proche collaboratrice. Ah bon? «La personne la plus apte à assurer l’intérim», assure Sami Kanaan. Mais les Genevois ont déjà été assurés de tant de choses... 

La séance autour de la table avait commencé par un interminable exposé d'Isabelle Terrier, au nom de la Cour des Comptes. Cette dernière a été saisie en 2017 par le magistrat, alors que le torchon brûlait depuis longtemps entre le directeur de la BGE et une majorité de ses 103 employés (1). En septembre 2014, Sami Kanaan avait déjà dû intervenir. Un Jugement de Salomon, même si le bébé prenait ici la robuste forme d'un scientifique belge de haute volée, nommé en 2012 en remplacement de Jean-Charles Giroud. Le directeur avait à ce moment promis de s'amender. Il ne devait plus piquer de colère. Mieux se dominer. Las! Lors de ses 75 auditions de la Cour, voulues représentatives de toutes les catégories de personnel, il a été question de menaces et de dénigrement. «Certains employé ont sollicité spontanément de pouvoir témoigner», explique Isabelle Terrier qui est une dame précise et sèche. Le mot plus souvent entendu est celui de «souffrance»...

Problèmes anciens 

La Cour des Comptes, qui rend aujourd'hui un «Audit de légalité et de gestion sur la Gouvernance de la BGE», a donc pris acte de ce que bien des gens savaient depuis longtemps. Les problèmes de la bibliothèque étaient de notoriété publique depuis au moins 2013. "Bleu" au moment de la nomination, Sami Kanaan était alors «ministre» genevois de la culture depuis deux ans. Un département où les problèmes semblent multiples depuis longtemps. «Cette conférence de presse ne nous rappelle-t-elle rien?», me souffle Jean-Charles Lathion, président du Conseil municipal. Effectivement! Même si les participants ne sont pour l'essentiel plus les mêmes, je me revois lors de l'annonce du licenciement, avec le même effet immédiat, de Cäsar Menz de la tête des Musées d'art et d'histoire (MAH) en 2007. Des musées qui restaient pourtant en forme olympique à l'époque par rapport à leur état de délabrement actuel. Mais ceci est une autre histoire. 

Dans l'ensemble, la BGE, en tant que telle ne se porte pas si mal, selon la Cour. Tandis que Sami Kanaan joue en bout de table le rôle de l'élève puni, Isabelle Terrier développe dans celui de la maîtresse d'école la métaphore du navire. Il est superbe. Il prend juste un peu l'eau. Quittant le vif du sujet, la conférencière dit tout ce qui a été fait et devrait se voir poursuivi dans une institution patrimoniale datant de 1559 (et ouverte au public depuis 1702, ce qu'elle aurait pu ajouter). Il est bien sûr beaucoup question d'adaptation aux temps nouveaux, et donc de numérisation. «L'importance donnée en temps et en personnes au cataloguage est trop importante par rapport à celle donnée à l'accueil des publics.» D'ailleurs l'entrée de la BGE reste trop sévère. Trop rébarbative. On reconnaît là le discours à la mode chez les plus de 50 ans reprochant à leurs contemporains de ne pas vouloir s'adapter.

Trop scientifique 

Alexandre Vantautgaerden aurait dû se montrer un guide vers la modernité. Il n'a pas su convaincre ses troupes réticentes des changements nécessaires. On lui reproche presque d'être resté un scientifique. Quand il aura enfin la parole, Sami Kanaan dira que «le choix du conservateur était pertinent.» Mais il y avait le caractère. Et la priorité doit désormais aller vers un service public répondant aux attentes d'un nouveau public. Avec une politique d'expositions. A ce propos, il ne sera pas question du Centre d'Iconographie genevoise, sauf pour relever de quelques millions le chiffre des œuvres conservées. Le Musée Voltaire passera complètement à l'as. Il me semble pourtant qu'il demeure depuis longtemps sans conservateur après le départ (fortement provoqué) de François Jacob. L'unique événement de 2017 en ces lieux historiques aura été une coûteuse exposition la peintresse contemporaine Fabienne Verdier dont je saisis mal les rapports avec le «philosophe de Ferney». 

Après le déluge de mots abstraits formulés dans un langage feutré et un brin soporifique, il fallait bien un chouïa de concret. On a parlé à la Salle des Fiefs de notes de frais du directeur payées à double, ou sans justificatifs. Oh, pas grand chose... Mais ces peccadilles se voient montée en épingle. C'est peu par rapport à 19 millions de budget, mais c'est grave. Le Diable réside dans le détails et il s'agit maintenant de diaboliser Alexandre Vantaugaerden qui, je dois le dire, garde de sérieux partisans dans le monde scientifique. Une universitaire rencontrée hier se demandait ainsi si «l'affaire Vantautgarden» n'aurait pas des accents xénophobes. Un Belge de plus. Un Belge de trop.

Malaise général 

Bref. Nous en demeurons là, tandis que l'heure tourne. Personne n'a pensé à voir plus loin que le drame du jour. Entre la BGE, le MAH, l'école de patinage et différentes institutions municipales que je ne citerai pas, il existe pourtant d'évidents liens. Mêmes dysfonctionnements (il y a encore une plainte pendante pour les récentes nominations au Grütli...). Mêmes dénis. Même Département. Pour l'instant, tout va donc presque bien aux Bastions et la BGE repartira de manière saine, quand à Carine Bachmann succédera une personne choisie sur concours avec les plus grands soins. Le navire sera gonflé à bloc. Alors pourquoi faire remarquer qu'à côté le MAH tient du Titanic?

(1) L'enquête publiée dans "Le Courrier" par le journaliste Rachad Armanios a servi de détonnateur.

Photo (TDG): Alexandre Vantautgaerden au moment de sa nomation à la tête de la BGE. C'était en 2012.

Note de la rédaction de Bilan:

Contactée par Me Philippe Eigenheer, de l'étude d'avocats DGE Avocats à Genève, mandaté par Alexandre Vanautgaerden, la rédaction a été priée d'ajouter la réaction suivante:

"Au vu de poursuivre le respect de ses obligations, en particulier son devoir de réserve, Monsieur Alexandre Vanautgaerden n'entend pas, à travers les médias, entrer dans le détail des doléances qui lui sont reprochées et fermement contestées. Leur caractère fantaisiste sera établi par les procédures qui vont être initiées par mon mandant, à commencer par le recours contre la décision de suspensíon dont il fait I'objet, recours qui a été déposé auprès des juridictions compétentes. Enfin, Monsieur Alexandre Vanautgaerden précise également qu'il n'a pas été licencié."

 

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