Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GALERIES/"Genève Art contemporain", de Silvia Bächli à Jacques Tati

Crédits: DR

C'est ce qu'on appelle un week-end chargé. Pour être à Genève Art Contemporain, il faut peu ou prou renoncer au reste. Or, en ces 12 et 13 novembre, Cinéma Tout Ecran se termine, tandis que Les Créatives commencent. Voilà pour les festivals. Les Petits Editeurs tiennent pour la troisième fois salon au Grand-Saconnex. Première touche littéraire. «Goethe et la France» débute à la Fondation Martin-Bodmer (seconde touche), tandis que Fang Lijun proposent ses «Espaces interdits» à l'Ariana. J'en suis arrivé aux nouvelles expositions. Et puis il y a le reste, dont je n'ai pas toujours eu connaissance. Que voulez-vous? La culture à la genevoise est devenue assez clanique. 

Genève Art Contemporain, donc. Il y a, aujourd'hui samedi et demain dimanche, 36 lieux à parcourir. Une liste à laquelle il faudrait ajouter le «off». André Kasper propose par exemple ses toiles au sous-sol du 2, rue des Granges. Un beau lieu et une bonne adresse. Certaines expositions débutent. D'autres se prolongent, parfois un peu paresseusement. Je me demande depuis combien de temps Miriam Cahn, une dame par ailleurs fort estimable, se trouve chez Blondeau. Idem pour Valentin Carron au Centre d'édition contemporaine. On joue ici les prolongations. A quand les tirs aux buts? 

Ces deux jours de visites ressemblent peu aux Nuits des Bains, même si l'on se  trouve souvent dans la même rue. C'est plus intime. Plus réfléchi. Plus motivé aussi. A part chez Laurence Bernard, il n'y a rien de mangeable à se mettre sous la dent, même creuse. Les visiteurs ne se bousculent pas. Les galeristes se révèlent du coup disponibles. Il y a donc aussi de nouveaux accrochages, parfois ambitieux. De quoi faire remonter la pente à un marché de l'art local toussotant. Les Bains se vident. Depuis le temps que je suis supposé ne pas oser vous le dire, je vais tout de même vous le dire. Les Ceysson, des passionnés qui avaient remplacé Evergreen à la rue du Vieux-Billard, s'en vont direction New York. Dommage! C'étaient des gens très agréables, même si je trouvais souvent ce qu'ils exposaient horrible. 

Que retenir des propositions actuelles? Un certain nombre de choses, pour autant que les gens puissent être des choses. Skopia reprend ainsi Silvia Bächli, avec des dessins abstraits, parfois de grande taille. Et colorés, en plus! La Bâloise a bien changé de puis ses modestes (et stricts) débuts, tout en gardant sa ligne. Elle a du reste accédé depuis un certain temps à ce qu'on peut appeler la «reconnaissance internationale. Vous me direz qu'à 60 ans, c'est le moment. 

Rosa Turetsky montre à la Grand-Rue et au deuxième étage de l'ex-SIP un autre dessinateur, Andrea Gabutti. Le Tessinois a renoncé à trouer ses feuilles, au profit de paysages en apparence très sages. Joli métier. Cadrages soignés. Quelques audaces de mise en page, tout de même. Il ne faut cependant pas se fier aux apparences. Si j'ai bien lu le catalogue, il y aurait là une forte réflexion menée à partir des travaux du Genevois Barthélémy Menn (1815-1893). Agrandis, ils conduiraient à «un engagement corporel tant de l'artiste qu'une expérience physique du spectateur» (1). Vous m'en direz tant... 

Laurence Bernard présente Marion Baruch. Une vieille dame, tout en noir, qui va sur ses 90 ans. Une ancienne de bien des mouvements d'après Mai 68. L'Italienne, qui vit à Gallarate, près de Milan, utilise des chutes de tissus, qu'elle troue et déchire. Appliquées contre le mur, ou suspendues au plafond, elles deviennent de fragiles sculptures textiles, évoquant parfois certains artistes comme Matisse. Curatée par Noah Stolz, l'exposition séduit et surprend. Pas étonnant, dans le fond! Laurence est l'une des seules galeristes expérimentales de Genève. Ne lui dites cependant pas qu'elle est «courageuse». Elle a horreur de ça. 

Aucune audace, en revanche, dans le Serge Poliakof, Poèmes plastiques d'Interart, dans la Vieille Ville. Il s'agit d'une peinture abstraite très classique. Un peu trop finalement. Le Russe de Paris, dont le public voit des œuvres réalisées entre 1950 et sa mort en 1969, garde un côté foncièrement raisonnable. Rien à voir avec l'énergie et le dynamisme des artistes américains de la même époque. Pas étonnant si sa peinture (largement montrée au Musée d'art moderne de la Ville de Paris en 2013) se trouve aujourd'hui au purgatoire. 

Je terminerai (il faut bien savoir s'arrêter) avec la présentation d'Art & Public. Pierre Huber a été séduit par la réédition, en tout petit tirage, des meubles imaginés en 1958 pour le film Mon Oncle de Jacques Tati. On se souvient de l'histoire. Dans la France encore archaïque de l'après-guerre, l'oncle en question croisait le fils de deux nouveaux bourgeois, qui se sont fait bâtir une maison futuriste. Tati se moquait de leurs désirs de modernité. La nostalgie a aujourd'hui changé de côté, même si l'on aime le Paris de Robert Doisneau. La maison du film avait déjà été reconstituée lors d'une Biennale d'architecture de Venise, en 2014. En voici le contenu. Vive les années 1950! 

(1) Je ne résiste pas au malin plaisir de vous dire que pour l'auteure du catalogue, les trous dans les feuilles anciennes étaients dus à "la puissance du geste". Comme dirait le vulgaire, on se la pète.

Pratique

Genève Art contemporaim, dimanche 13 novembre de 11h à 18h. Site www.geneve-art-contemporain.ch Les expositions continueront ensuite chacune leur carrière.

Photo (DR): Le neveu de "Mon Oncle" et la chaise à bascule jaune qu'on retrouve à Art & Public.

Texte intercalaire.

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