Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GALERIE / Tracy Müller fête à Genève ses cinq ans d'existence

Ce n'est pas, ou plus, la benjamine des galeristes genevoises. Le titre reviendrait aujourd'hui à Elisa Langlois, qui a ouvert il y a quelques semaines l'Espace Quark au 6, rue Charles-Humbert. Il y a maintenant cinq ans que Tracy Müller exerce ce qui constitue autant une passion qu'un métier. A 37 ans, elle a ainsi occupé plusieurs espaces successifs. TMproject se trouve aujourd'hui 2, rue des Vieux-Grenadiers. Une manière d'être quartier des Bains, sans s'en trouver au cœur. Le cœur, comme chacun sait, se situe au-dessous du porte-monnaie. Or il fallait à Tracy un lieu à la fois vaste et pas trop cher. 

Tracy ne travaille pas seule. Elle œuvre en couple, à tous les sens du terme, avec Cyril Kerr, 48 ans, qui lui sert de commissaire. Il y a même dans la galerie bébé, arrivé après dix ans de compagnonnage. Un bébé un brin interventionniste. Ce sera donc tantôt elle, tantôt lui, qui répondront en fait à mes questions. 

Pourriez-vous d'abord, Tracy, nous dire d'où vous venez?
Je suis une Suissesse allemande d'origine tchèque. Je suis devenue francophone avec le temps, vu que j'ai terminé mes études à Genève. J'ai commencé par travaillé dans les montres. J'ai rencontré Pierre Huber. Le galeriste s'apprêtait à lancer la foire de Shanghai. J'avais fait de l'histoire de l'art et du chinois. Le mélange parfait. J'ai donc participé à l'aventure. 

Que pensez-vous d'une histoire de l'art classique comme base pour passer ensuite au contemporain?
C'est un bon début, mais il faut réaliser que l'histoire de l'art s'arrête au moment où l'actualité commence. Il reste donc beaucoup à découvrir sur le tas. 

Que vous enseigné une foire comme Shanghai?
Enormément! Il y a d'un côté l'aspect festif. De l'autre les rapports avec la clientèle. La mise en place d'un stand. On ne devient pas galeriste d'un coup. C'est une profession qui s'apprend. Après Shanghai, j'ai donc continué à servir d'assistante à Pierre Huber. Une chance. Tout le monde le connaît. Il fait ce qu'il veut. J'avais vraiment un modèle sous les yeux. 

Pierre a ensuite connu des problèmes. Il vous a laissé son arcade rue des Bains.
J'y suis restée deux ans. C'était le moment où le quartier connaissait un véritable boom. Pierre Huber est ensuite revenu. J'avais besoin d'un certain de nombre de mètres carrés. Les loyers devenaient démentiels. Il me fallait trouver la perle rare. Cette perle ne pouvait se trouver qu'un peu en périphérie de la zone stratégique. J'avais en effet envie de montrer des créateurs émergents. Ceux qui exigent beaucoup de travail de promotion, alors que leur cote reste modeste. 

On parle aujourd'hui beaucoup de ces "artistes émergents". Comment les définiriez-vous?
Ce sont des gens avec qui l'on prend des risques. Il s'agit de créateurs en général jeunes, qui ont parfois obtenu des prix et que les institutions ont à l'occasion montré de manière marginale. Beaucoup sont des gens ici. Je ne collabore pas avec les "grosses pointures internationales". Mon travail consiste à donner au public l'occasion de voir des débutants. Il faut ensuite les suivre. Je suis amenée à montrer certains d'entre eux plusieurs fois. J'ai mes habitués. Ils forment pour moi une sorte de famille. 

Existe-t-il du coup aussi une famille de clients?
Oui... Nous avons un public régulier. Des hommes et des femmes qu'il nous faut fidéliser. Certains achètent. Nous tenons à garder une gamme de prix très large. La fourchette va de 50 à 50.000 francs. Ce n'est en fait pas nous qui fixons tous les tarifs. Beaucoup d'artistes ont plusieurs galeries dans différents pays. Il faut s'aligner. Vous me direz que ce ne sont alors plus de jeunes pousses. Mais nous avons aussi envie de montrer des gens qui ont vingt-cinq ans de carrière et qui n'ont jamais été montrés en Suisse. 

Vous avez participé à "Artgenève" en 2013, mais pas en 2014.
La fois où nous y sommes allés, nous n'avons rencontré presque que des gens connus. La question qui se posait devenait alors: "est-ce la bonne vitrine?" Le but reste de faire venir les gens chez nous. Dans la galerie. Utiliser une foire encore plus jeune que nous ne nous a pas semblé le bon moyen. Celui-ci est d'organiser des événements brefs, rue des Vieux-Grenadiers, au moment du salon. Cela a d'ailleurs bien fonctionné. En 2014, nous serons en marge d'"Art/Basel" à "Solo Project". Il s'agit d'une manifestation bien organisée et de qualité. On y montre un ou deux artistes par stand. 

Comment vous situez-vous après cinq ans de présence à Genève?
On jongle. On se bat. La nouveauté constitue un pari original dans une ville où les choix restent finalement assez conventionnels, même dans le contemporain. Les Genevois vont vers des noms connus. Cela dit, la Suisse offre un potentiel inexistant en France. En France, les gens aiment l'art, mais ils n'en acquièrent que très peu. 

On dit aujourd'hui que le le quartier des Bains retombe.
Certains galeriste ont déménagé, notamment route des Jeunes. D'autres ont pris leur retraite. Tout bouge, et c'est bien normal. Ce qui nous gène davantage, c'est la dérapage dans l'événementiel. Les vernissages communs tiennent de la kermesse de rue. Les Bains gardent cependant l'avantage de se situer près d'institutions comme le Centre d'art contemporain ou le Mamco. Elle offrent une colonne vertébrale. Ce sont les garants de notre crédibilité. 

Nous n'avons jusqu'ici cité aucun nom d'artiste...
Je ne pourrai pas tous les nommer. Je tiens quand même a rappeler la présence chez nous de Beat Lippert, d'Elisa Larvego, une photographe qui vient de remporter une bourse Leenaards, de Président Vertut, dont l'exposition à la Villa du Parc vient de se terminer en France voisine, ou de Gilles Porret, un créateur établi, certes, mais à qui il manque le soutien institutionnel. Mais nous ne concentrons pas sur la Suisse. Nous n'avons pas peur de l'immigration massive d'étrangers, qu'ils soient Français, Japonais ou Chinois.

Pratique

TMproject, 21st Century Fine Art, 2, rue des Vieux-Grenadiers, Genève. La galerie présente jusqu'au 17 mai Frances Goodman. Tél. 022 320 99 03, site www.tmproject.ch Ouvert du mercredi au vendredi de 13h à 19h, le samedi de 13h à 17h et sur rendez-vous. Photo (DR): Cyril Kerr et Tracy Müller.

Prochaine chronique le samedi 5 avril. Le Kunstmuseum de Winterthour présente Gerhard Richter. Un prestigieux ami de la maison.

 

 

 

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