Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GALERIE/Simon Studer se dédouble au Port Franc

C'est un homme discret, calme et bien élevé. On n'en rencontre pas tant que ça dans le milieu du marché de l'art. Le 30 septembre, Simon Studer, qui s'était installé il y a quelques années au Port Franc, ouvrira ses portes au public. Il inaugurera un espace d'exposition. Celui-ci restera distinct du cabinet de conseils. Et pour cause! Il se voit séparé de ce dernier par la galerie de Sandra Reccio, elle aussi locataire dans la partie du Port qui n'est pas sous douane. Voila l'occasion de parler avec Simon de lui-même, et du métier qu'il exerce prioritairement. Celui de courtier et de partenaire de quelques grands collectionneurs suisses. La rencontre a eu lieu le 19 septembre. 

Pouvez-vous commencer par faire les présentations?
J'ai 55 ans aujourd'hui même. Je suis du 19 septembre. Bernoise d'origine, ma famille s'est installée à Vevey. J'ai cependant passé toute ma jeunesse hors de Suisse, où je suis revenu à 19 ans. Ingénieur, mon père travaillait au Pérou, en Allemagne ou en Inde. 

Quelles études vous ont-elles amené à ce que vous êtes?
J'ai suivi un parcours peu classique. J'ai commencé par les sciences politiques. J'ai ensuite suivi les cours de Sotheby's à Londres. Je ne me voyais pas en homme de musée. J'ai aimé le fait que cet enseignement, voulu très pratique, me fasse voir, et même toucher, beaucoup d’œuvres. Je n'en ai pas moins continué avec l'histoire de l'art, afin d'acquérir les bases qui me manquaient. 

Comment êtes-vous entré dans le métier?
Par Tzila Krugier, la fille de Jan. Auparavant, j'ai tout de même passé par la maison de ventes Stuker de Berne, qui ne m'avait pas plu. Tzila cherchait un assistant pour son père. A défaut de sérénité, car les éclats étaient quotidiens, j'ai énormément appris chez Jan Krugier. J'admirais ses connaissances et son goût. Il savait notamment réaliser de merveilleux accrochages mélangeant les artistes et les époques. 

Combien de temps avez-vous tenu?
Six ans, entre 1986 et 1991. J'ai passé ensuite par la succursale genevoise de Daniel Malingue, Interart. Ce fut un drame. Krugier se sentait trahi pour la concurrence. L'atmosphère se révélait plus calme chez Interart, mais j'ai trouvé le contexte moins passionnant. Comme disait Krugier, il se vendait là "un Chagall et des Chagaux". 

Vous avez ensuite collaboré avec Dominique Lévy, aujourd'hui installée à New York, où elle vend des Picasso ou de Miró. Elle était cette année à "Art/Basel" et à la "Biennale des antiquaires".
C'est plus compliqué que ça... J'étais en fait avec elle chez Malingue. Au moment de mon engagement, la galerie avait été incapable choisir entre elle et moi. Elle nous avait du coup pris les deux. Je m'entendais bien avec Dominique, que beaucoup de gens trouvent dure. C'est avant tout une femme d'affaires, avec une volonté dont j'admire la force. Nous avons décidé de voler ensemble de nos propres ailes. Nous sommes devenus commissaires d'exposition en duo. 

A Genève?
Oui. Nous y avons monté en 1994 l'expérience "Stairs" de Peter Greenaway, dont on a énormément parlé à l'époque. Il y avait dans toute la ville des belvédères blancs, qui créaient des points de vue insolites recadrant la cité. Il devait y avoir une suite dans huit autres villes. Seul Munich a eu lieu. Je sentais que l'inspiration de l'artiste s'essoufflait. Nous avons aussi piloté le concours d'idées pour décorer Uni-Dufour. Organisé une rétrospective Nicolas de Staël près de Parme. Montré Alexandre Calder dans un hôtel de Gstaad... 

Pourquoi avoir arrêté?
J'ai eu deux enfants. Puis trois. On ne vit pas, ou très mal, du commissariat d'exposition. Il fallait passer au commerce. Je suis resté associé avec Dominique. Nous avons commencé dans son dressing en 1998. Puis elle a trouvé la ville trop petite et notre partenariat a pris fin. 

Vous vous êtes alors retrouvé avec Marc Blondeau, aux Bains.
Et je suis resté dans le même immeuble que lui, le 5, rue de la Muse, pendant neuf ans. Je ne tenais pas véritablement de galerie. Je recevais sur rendez-vous. J'organisais de temps en temps une exposition dans l'espace du sous-sol que nous avions en commun. 

Comment vous définiriez-vous alors? Courtier? Conseiller?
Un peu les deux. J'achète et je vends des œuvres, avant tout du XXe siècle. Disons, pour être plus large, que je pars de la fin de l'impressionnisme, voire même de plus loin puisque je propose en ce moment un Corot, pour déboucher sur le contemporain. Je conseille aussi quelques collectionneurs. Pas beaucoup. Je travaille principalement avec une douzaine d'amateurs, avec lesquels je discute. Je propose. Je suggère. Mais ils ne m'écoutent pas toujours. 

Pourquoi avoir quitté les Bains?
J'aimais moins le quartier. Je n'approuvais pas ce qu'il est devenu. C'était le moment de partir, même si je trouvais la coexistence avec Marc Blondeau très agréable. J'ai choisi ce qui se situe à ses antipodes. Le Port Franc, de si mauvaise réputation. J'avais l'impression qu'on pouvait créer là un espace de vie et de discussion agréable. De sympathique, même. On jouit ici d'une tranquillité que j'apprécie. 

Comment arrive-t-on jusque chez vous?
Il faut d'abord le vouloir! Ensuite savoir ce que l'on attend vraiment de moi. Il y a des clients avec lesquels tout sera discuté longuement. D'autres veulent des avis ponctuels. Avec une certaine proximité, tout de même. J'entre dans l'intimité des gens, même si je ne vais pas me mêler de la décoration de leur intérieur. 

Il faut bien sûr avoir beaucoup d'argent...
L'argent aide, bien sûr, mais il n'y a pas besoin d'être milliardaire. J'explique ainsi qu'il faut pratiquer des choix qualitatifs. Ne pas acheter des noms. Regarder ce qu'il y a sur les tableaux. Créer des ensembles cohérents. C'est plus facile de travailler avec des amateurs disposant au départ d'une certaine culture. Certains sont déjà enfants de collectionneurs. Les débutants, notamment orientaux, se laissent au départ séduire par les apparences. Ils ont de la peine à suivre ce qui se révélera leur goût propre. 

Faites-vous face à des spéculateurs?
Heureusement pas! L'art reste un investissement à très hauts risques. Les modes changent. J'ai une cliente qui s'est retrouvée, presque par hasard, avec un Bacon. Cette toile vaut aujourd'hui une énorme fortune. Mais qui dit que l'Anglais restera le peintre le plus coté du monde en 2040? 

Vous ne travaillez pas seul.
Nous avons commencé à deux au Port Franc. L'équipe s'est étoffée. J'ai toujours essayé de garder les stagiaires que je trouvais brillants. Nous sommes maintenant cinq, avec une nouvelle stagiaire. Celle-ci fait un peu de tout. Elle est supposée se former. Les autres ont chacun un domaine précis. Les artistes vivants, dont s'occupe Roula Peyer. L'inventaire et le catalogage, qui peuvent se révéler très ardus chez les clients n'ayant gardé aucune documentation... 

Faites-vous des foires?
Une seule pour le moment. C'est ArtGenève, qui me convient par la taille et la situation. Je collabore avant tout avec des amateurs suisses, ou établis en Suisse. J'ai tenté Bologne. Une catastrophe. Les gens voulaient nous payer avec des liasses de billets de banque... J'ai cependant envie de refaire une expérience à l'étranger. 

A quoi vous sert un salon?
A me donner de la visibilité. A faire des rencontres. A prendre des contacts avec des gens qui auront envie de venir me voir au Port Franc. A vendre aussi, bien sûr! 

Qu'attendez-vous de l'espace que vous ouvrez le 30 septembre, dans la partie dédouanée du Port Franc?
J'avais envie de montrer des œuvres. Le commissaire d'exposition refait un peu surface en moi. Ce seront des accrochages essentiellement contemporains. J'aimerais que chaque présentation dure un mois. Je la destine tout bonnement au public. Ce sera comme une galerie, avec un horaire d'ouverture plus large. Nous aurons presque les mêmes heures que le bureau. Du lundi au vendredi de 9h30 à 19h30. J'aimerais bien partager ainsi des visiteurs avec ma voisine Sandra Reccio et avec Tracy Müller, qui s'installera au Port prochainement.

Pratique 

Simon Studer Art, 4ter, route des Jeunes, au Port Franc, 3e étage. Passez entre le parking et la poste. Prenez l'ascenseur. Tél. 022 544 94 00, site www.simonstuderart.ch Ouvert dès le 30 septembre.  Photo (DR): Simon Studer, bien sûr!

Prochaine chronique le samedi 27 septembre. Le Musée Jacquemart-André présente à Paris Le Pérugin, qui fut le maître de Raphaël. 

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