Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GALERIE / Roegiers repense Bruegel le Vieux

Il y a des entretiens qui commencent mal. Un fâcheux préalable gêne aux entournures. Ainsi en est-il allé pour moi avec Antoine Roegiers qui présente «Les sept péchés capitaux» à la galerie Guy Bärtschi, route des Jeunes. En annonçant l'exposition dans ce blog, j'ai parlé de Patrick Roegiers. Ce dernier existe. Il s'agit du plus célèbre écrivain wallon actuel, même si l'homme s'est exilé en France en 1983 après une suppression de subventions à son Théâtre Provisoire (prouvant pourtant la justesse de la dénomination!). Patrick, qui a publié l'excellent roman «Le bonheur des Belges» en 2012, est en fait le père d'Antoine. D'où la confusion.

Même si Antoine a quitté le pays natal à trois ans, en 1983, il n'en a pas abandonné la mythologie. La peinture flamande l'inspire. L'actuelle suite s'inspire de Bruegel le Vieux. «Mon père, qui est un homme très cultivé, m'a transmis l'amour de l'art. Je travaille depuis 2005 sur Bruegel. Je pense avoir bientôt épuisé le sujet, traité essentiellement sous forme de dessins. Je voudrais passer à Rubens, avec des tableaux en mouvement. Mais je n'en dirai pas plus pour l'instant.»

Le dessin avant tout

Le dessin reste donc omniprésent sur les murs de ce cube blanc qu'est la nouvelle galerie Bärtschi. Il y a les œuvres sur papier, un papier méticuleusement vieilli au préalable. «J'ai tracé pour l'exposition une nouvelle série sur les péchés. Sept blasons. Il s'agit de répéter certains éléments pour en donner une vision kaléidoscopique.» Le public retrouvera aussi les sept brefs dessins animés, tirés à sept exemplaires seulement, sur lesquels l'artiste a passé plus de deux ans. «Il faut dire que je travaille seul.» Ils se voient projetés simultanément, ce qui stimule les sens du spectateur, sans cesse invité à passer de l'un à l'autre. Roegiers respecte le trait de Bruegel, en ajoutant parfois une note de couleur. «La petite touche moderne.»

Mais pourquoi Antoine, qui a choisi la peinture par rapport à l'écriture, aime-t-il tant ce Flamand, mort en 1569? «Parce que j'aime bien raconter des histoires. Il y en a toujours une, très complexe, dans une huile de Bruegel ou l'un de ses dessins. Le spectateur se promène dans chacun d'eux. Il peut y revenir quand il veut. De nouveaux détails lui apparaîtront à chaque fois.» Mon interlocuteur a donc, au propre, décortiqué les œuvres. Il a commencé par en refaire le décor. Un paysage encore vide. Puis, pour l'animation, il a fait bouger chaque personnage, membre par membre. «Ce qui me touche beaucoup, chez Bruegel, c'est l'impression d'un mouvement arrêté.» Le voici donc rétabli.

Un cheminement

On comprendra du coup que la communion entre un homme du XVIe siècle et un autre du XXIe puisse durer huit ans. «Ce qui me semblait au départ une expérience parmi d'autres est devenue un cheminement. J'ai réalisé des tableaux avant de passer à l'animation, puis j'ai fait des tableaux d'après les films. J'utilise maintenant des fragments.» Une activité qui laisse peu de temps pour le reste. «Je montre pourtant une ou deux autres choses ici, dont une animation sur mon autoportrait. J'y passe en quelques instants du stade d'enfant à celui d'adulte.»

Mais comment Antoine Roegiers, formé par les instituts de graphisme («des écoles de conformité»), puis par cinq ans à l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris («avec les nouveaux médias sur place et le Louvre en face»), est-il arrivé chez Guy Bärtschi? Par relations. «Mon père connaissait le photographe Georges Rousse, souvent exposé chez lui. Je suis allé voir Guy. Ma peinture ne l'intéressait pas, mais mes vidéos oui.» Il a voulu les montrer tout de suite. «Je n'ai pas pu accepter. Je restais lié au cinéaste Claude Berri, qui devait les proposer dans sa nouvelle galerie, signée Jean Nouvel.»

Berri est mort. «J'ai appelé Guy.» Et c'est ainsi que les Genevois ont pu voir une première fois Roegiers, alors que la galerie se trouvait encore aux Bains. «Il y avait encore Bosch, Le Nain et déjà Bruegel.» Depuis, Roegiers suit donc le galeriste, tout comme son galeriste le suit. «Ce qu'il y a de bien, avec lui, c'est que les projets ne se voient pas différés à l'infini, comme c'est trop souvent le cas. On se situe dans l'aussi vite que possible.»

Pratique

«Antoine Roegiers, Les sept péchés capitaux», galerie Guy Bärtschi, 43, route des Jeunes, Allée G, premier étage, jusqu'au 11 octobre. Tél. 022 310 0013, site www.bartschi.ch Ouvert du mardi au vendredi de 14h à 18h30. Photo (DR): Un des dessins légèrement colorés d'Antoine Roegiers.

P.S. J'annonçais il y a quelques semaines une redoutable collision de vernissages genevois le 12 septembre. Elle a eu lieu. Le 19, autrement dit le jeudi suivant, restera plus calme. En revanche, il y a de nouveau pléthore le 26, à commencer par les "Design Days". Même la Bibliothèque de Genève se mettra de la partie avec une des expositions les plus austères de l'année. Je veux parler de «Les secrets révélés de la Compagnie des pasteurs».

Prochaine chronique le jeudi 19 septembre. Detroit, en faillite, devra-t-il vendre son musée?

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