Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GALERIE / Le grand retour de Marina Abramovic

C'est le grand retour. Marina Abramovic (avec un accent aigu sur le "c" que je n'arrive pas à faire...) se retrouve pour la troisième fois en vedette chez Guy Bärtschi. Le galeriste genevois avait ainsi coproduit "8 Lessons on Emptiness with a Happy End" au Laos. Cette expérience guerrière, menée avec des enfants, avait donné lieu à un livre (encore disponible) et à une exposition en 2008. Guy restait alors installé au Quartier des Bains.

Les grand portraits de Marina installés sur les murs de l'actuel lieu de la route des Jeunes demeurent en apparence moins dérangeants. Plus doux. Plus calmes. Plus classiques. On y voit après tout la Serbe, aujourd'hui âgée de 67 ans, avec une feuille d'or sur le visage, comme certaines momies égyptiennes, ou tenant un agneau dans les bras, à la manière de sainte Agnès.

Le lit et la machine à laver

Mais il ne faut pas se fier aux apparences. L'artiste reste, selon ses propres mots "la grand-mère de l'art performance". Tout a commencé très tôt pou elle, comme le visiteur l'apprend en suivant le texte se déroulant très lentement (et en anglais) sur la vidéo "Confession" de 2010, tandis que l'artiste reste une heure immobile à côté d'un âne. Enfant, elle tournait de plus en plus vite autour du lit de ses parents, dans l'espoir de tomber sur l'un de ses montants et de se casser le nez. Elle mettait son doigt toujours plus profond dans le tambour de la machine à laver, "une des premières arrivées en Yougoslavie". La suite apparaît ainsi logique. Evidente. La fillette, devenue artiste, n'a eu de cesse de se mettre toujours davantage en danger, "J'ai mis quarante ans à ne pas passer pour une simple folle", dit-elle. Pas sûr qu'elle y soit parvenue pour tout le monde!

Marina a une longue histoire commune avec Genève. A la fin des années 1970, elle avait ainsi proposé à l'AMAM, association à l'origine de l'actuel Mamco, une performance en compagnie de son partenaire et alter ego d'alors l'Allemand Ulay, avec qui elle collaborera jusqu'en 1988. Normal donc que la dame, qui a participé depuis deux fois depuis à la Documenta de Cassel (1982 et 1992) et obtenu un Lion d'or à Venise (en 1997) avec "Balkan Baroque", où elle raclait des os à l'eau de Javel, y revienne parfois. Elle était là pour le vernissage, un des plus suivis de la galerie. Il faut dire qu'avec elle la présence physique se révèle importante. Les trois plus vastes clichés, où elle arbore des robes rouge, blanche et bleue, reflètent ainsi la plus longue de ses tentatives de recul de la résistance humaine. Durant trois mois, au Museum of Modern Art de New York en 2010, elle est restée immobile huit heures par jour face aux visiteurs. "The Artist Is Present".

Bientôt un Institut Abramovic

Ces efforts pour aller toujours au delà, qui font de Marina un équivalent laïc des saintes médiévales jeûnant à outrance ou se flagellant toujours davantage, donnent bien sûr un arrière plan violent à des images en apparence si tranquilles. "Je suis intéressée par ce qui dérange et qui pousse le représentation du danger", aime à répéter la Serbe. Dans ces conditions, comme pour tout l'art corporel, les photos tiennent un peu de la trace. On pense parfois à certaines œuvres de l'Allemand Joseph Beuys, mort à 65 ans en 1986. Il s'agit pour lui de reliques, ou plutôt de reliquats. L'homme manque aujourd'hui pour leur donner vraiment sens. Il faut savoir pour bien voir.

Marina n'est pas qu'à Genève. Elle prévoit l'ouverture aux Etats-Unis d'un Marina Abramovic Institute, dédié aux arts immatériels. Un lieu où les visiteurs (qui devront s'engager à rester là au moins six heures) expérimenteront différentes techniques sensorielles. La recherche de fonds se poursuit. Le Museum Tinguely de Bâle accueille donc une préfiguration de la chose. Il propose, dans le parc, où a été installé un bâtiment éphémère, des parcours durant deux heures seulement. Pas d'appareils auditifs. Pas de stimulateurs cardiaques. Les cinq étapes leur feraient subir de sérieux chocs. Inscription préalable sur le site www.tinguely.ch

Pratique

"Marina Abramovic", galerie Guy Bärtschi, 43, route des Jeunes, Genève, jusqu'au 17 janvier 2014. Tél. 022 310 10 13, site www.bartschi.ch Ouvert du mardi au vendredi de 14h à 18h30. Photo: Marina avec l'agneau blanc. Il existe la même image avec un agneau noir.

Profitons de l'occasion pour signaler qu'"Art en Vieille Ville" aura lieu le jeudi 7 novembre dès 17h. Ceux qui veulent prendre leur temps auront le samedi 9 novembre pour compléter leurs visites. Les galeries concernées ouvriront de 11h à 17h. Les "Portes ouvertes" des Bains se dérouleront au même moment, les 9 et 10 novembre. Vive la coordination!

Prochaine chronique le samedi 26 octobre. Le livre sur "Le voyage de G. Mastorna", le film que Fellini n'a jamais pu tourner.

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