Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GALERIE/Avec François Ditesheim et Patrick Maffei à Neuchâtel, rue du Château

Ils sont les deux là en face de moi, dans la galerie qui porte aujourd'hui leur nom à Neuchâtel. Il y a des mois que nous parlons de nous voir. Aujourd'hui c'est fait, pour un entretien croisé, mais néanmoins inégal. Patrick Maffei n'est arrivé que tard dans la vie de la maison, dont il a acquis le statut d'associé en 2013. Il faut dire qu'il a trente-cinq ans de moins que François Ditesheim, le fondateur. François s'est lancé en 1972. C'est en sa compagnie que la conversation débutera donc. 

Puis-je vous demander de vous présenter?
Je suis né il y a très longtemps à La Chaux-de-Fonds. C'était en 1938. Je viens d'une famille horlogère. Mon grand-père avait fui l'Alsace après la défaite française de 1870, afin de ne pas devenir Allemand. Il a fondé à 19 ans sa propre entreprise, avec ses frères. Il l'a appelée Movado. L'espéranto faisait alors figure d'utopie et movado signifie mouvement dans cette langue composite. Tout a démarré pour la marque quand elle a obtenu un premier prix à l'Exposition universelle de Paris en 1900. 

Avez-vous fait vous-même une carrière dans l'horlogerie?
Par force. Mon frère s'est tué en voiture à 22 ans. J'en avais 18. Je n'avais pas le choix. Je suis resté chez Movado de 1960 à 1971. Je ne le regrette pas. J'ai appris les langues. Il me fallait vendre nos montres à l'étranger où, Juif, j'ai commencé par l'Allemagne. Ce n'était pas facile. Nous étions entre deux niveaux. Une Movado, c'était mieux qu'une Omega, mais moins bien qu'une Rolex. 

Vous intéressiez-vous déjà aux beaux-arts?
La peinture n'était pas inconnue dans ma famille, qui était liée à des artistes locaux comme Charles Humbert ou Madeleine Woog. Nous étions plutôt musique, mais nous allions aussi voir des musées. Je me suis vite senti une affinité avec le papier, en commençant par la gravure. Mais j'avais très peu de temps libre... 

Et ensuite?
Movado a été vendu en 1971. J'ai quitté la firme. Il me fallait trouver une activité. Cela aurait pu devenir un magasin d'horlogerie. J'aurais eu la possibilité d'entrer aux éditons de La Baconnière, qui se trouvaient alors à Neuchâtel. J'ai opté pour une galerie. Je ne savais pas trop comment m'y prendre. J'avais l'adresse d'un très vieux conservateur de dessins au Rijksmuseum, Monsieur Altena. Il m'a regardé de haut après avoir entendu que je ne préparais aucun doctorat. Il s'est étonné que je ne sois pas historien de l'art. J'ai tout de même reçu son conseil de travailler quelques mois dans un musée. Par Charles Goerg, qui s'occupait d'art contemporain au Musée d'art et d'histoire de Genève, je suis entré comme bénévole au Kunstmuseum de Bâle. Dieter Koepplin m'a fait confiance. Au bout de deux jours, je travaillais sur la collection de dessins. Je les sortais du coffre, dont il m'avait confié une clef. 

Vous vous êtes ensuite lancé à Neuchâtel.
Dans une petite arcade, aux Terreaux. Je n'avais pas de stock. Pas de clients non plus. J'ai commencé avec la gravure. De Jean Frélaut, je suis passé à Pierre Soulages en 1974. Il y a aussi eu des maîtres anciens, comme Piranèse ou Goya. J'avais de petits budgets, certes, mais aussi de petits frais. Peu de concurrence. Je travaillais de manière empirique. J'ai passé à la vitesse supérieure avec Zoran Music, un artiste que j’aimais beaucoup en 1981. En 1982, je le montrais à nouveau à «Art/Basel». Car je suis arrivé à "Art/Basel"...

Comment était alors Bâle?
Plus simple qu'aujourd'hui. Quand on avait été admis, c'était pour de bon. Il ne fallait pas, comme maintenant, présenter chaque année un dossier de candidature. Puis les choses ont changé. J'ai été refusé une fois en 2008, puis une seconde et une troisième. Bâle est devenu le paradis des galeries à succursales multiples, financées par des capitaux gigantesques. En plus, je propose des gens un peu en marge des grands circuits commerciaux, Miklos Bokor, Erik Desmazières, Marc-Antoine Fehr...: De gens situés dans une tradition plutôt classique. Je ne fais pas de vidéo. Je me dis que le jury chargé de la sélection ne les connaît même pas. Il me semble avoir des oeillères. Moi, j'estime garder les yeux ouverts... 

Pas de regrets?
Non, dans la mesure où l'édition 1982 a décidé de la suite de ma carrière. Je montrais donc Music. Jan Krugier, qui était à côté de moi, en présentait aussi quelques toiles sur son stand. Nous avons décidé d'ouvrir une porte de communication. Krugier m'observait depuis un certain temps. Il méditait sa décision. En 1989, il m'a proposé de m'associer avec lui, qui était «le» grand marchand non seulement genevois, mais international. J'étais séduit par son offre de m'occuper chez lui des contemporains, mais j'ai posé une condition. Non négociable. Je voulais conserver parallèlement ma galerie neuchâteloise, qui se trouvait depuis 1977 au 8, rue du Château. 

Comment s'est passé cette collaboration?
Bien durant seize ans, puis tout s'est dégradé, avant de craquer d'un coup. Il faut dire qu'il y avait beaucoup de travail. Les expositions à Genève. Celles à Neuchâtel. L'antenne Krugier à New York. Et puis les foires... A Art/Basel s'ajoutaient la TEFAF de Maastricht, la Biennale des antiquaires de Paris, la FIAC, Miami... C'était lourd, avec dix employés, et tous les déplacements à compter en plus. Je m'étais fait à son caractère. Il commençait par téléphoner le matin, en hurlant. Lui se sentait mieux après et nous plus mal. Disons que cela forme le caractère. 

Et Neuchâtel?
C'était mon terrain réservé. Un besoin vital. Je me félicite de l'avoir conservé quand je pense à la manière dont l'entreprise genevoise a fini, après avoir réglé à l'amiable avec moi les partages. Je pense que le clan Krugier voit d'un drôle d’œil le fait d'avoir mis la clef sous le paillasson, tandis que je reste présent ici. 

Mais n'est-il pas difficile de travailler dans une ville périphérique?
Je reconnais qu'il semble dérisoire de rester à Neuchâtel, alors qu'il existe Hongkong ou New York. On manque de crédibilité sur le plan international. Certains de nos artistes en souffrent. Je pense à François Rouan, dont la carrière s'éteint un peu, alors qu'elle était partie très fort avec Pierre Matisse aux Etats-Unis. 

Content donc d'être revenu?
J'ai quitté Genève en janvier 2007. J'avais un outil en mains. Je n'avais même pas à recommencer. Patrick Maffei travaillait avec moi depuis deux ans. 

Comment êtes-vous entré chez Ditesheim, Patrick Maffei?
Par hasard. Je suis né à Lausanne. Mère vaudoise. Père italien. J'ai passé une partie de ma jeunesse en Sardaigne, puis à Turin et enfin en Toscane. L'art m'a toujours attiré. La BD. Le dessin. Mais je n'avais personne pour me pousser. Il y avait aussi le football. J'ai fait une carrière d'espoir, entre 17 et 21 ans. Je n'étais pas au top, mais je me situais à un bon niveau. Peu à peu, la passion du "foot" a faibli en moi. Je commençais à préférer l'histoire de l'art, que j'ai étudiée à Sienne. On y allait du Moyen Age au contemporain. Avec des échappées internationales. J'ai fait mon mémoire sur le Genevois John Armleder. 

Comment s'est passé le passage au commerce?
Je fréquentais des galeries. J'ai voulu en avoir une. Elle a duré un an à Folonica, en face de l'île d'Elbe. Est ensuite venu le retour en Suisse. Tout devenait difficile en Italie sur le plan économique et administratif. J'ai pris un travail alimentaire. Au bout d'un an, j'ai commencé à regarder ailleurs. Ma future femme, qui était de Neuchâtel, m'a suggéré d'offrir mes services à François Ditesheim. Je n'y croyais pas. Et finalement, je l'ai rencontré ici, entre des foires qu'il faisait avec Jan Krugier à Bologne, à Madrid ou à Moscou. J'ai commencé par être un peu là. Puis beaucoup. 

Quelle impression cela fait-il, François Ditesheim, de se retrouver avec quelqu'un de jeune?
C'est dynamisant. Cela donne surtout l'idée d'un suite possible. Je vois autour de moi trop de gens vieillir, puis fermer boutique. Beyeler a disparu à la propre demande de son fondateur. Une idée déprimante. Moi je suis ravi de présenter Patrick Maffei en disant: «Voici mon associé». Cela dit, je dois admettre que Jan Krugier a agi de même avec moi en m'introduisant à ses grands clients. 

Combien de foire faites-vous maintenant par an à vous deux, Patrick Maffei?
Artgenève. Nous irons peut-être à Arco de Madrid. Nous avons fait plusieurs fois ArtParis. Nous reviendrons un nouvelle fois en 2016 au Salon du dessin, dans la même ville. Nous sommes tentés par Bruxelles. Artgenève nous incite à aller au salon qu'il va créer à Monaco. Il faut faire beaucoup de foires. Ces dernières tuent l'activité à domicile. Une importante galeriste parisienne a admis qu'elle réalisait les trois quarts de son chiffre d'affaires annuel à Art/Basel. 

On dit, François Ditesheim qu'il y a de plus en plus de collectionneurss. On prétend aussi qu'il en existe de moins en moins. Quelle est votre opinion après quatre décennies de carrière?
Les deux choses sont exactes, mais il faut s'entendre sur les termes. Il ne reste que peu d'amateurs capables de se décider seuls, en marge des modes et sans l'aval d'un conseiller. Nous en conservons tout de même quelques-uns, pas forcément très âgés. En revanche, il y a toujours davantage de spéculateurs espérant faire un bon placement, et si possible une bonne affaire ensuite. Ces acheteurs se révèlent sensibles au goût du moment. La faute en incombe non pas au marché de l'art, mais à une évolution générale. Dans le monde internet, il ne demeure plus de place que pour ce qui est facile et immédiat. 

Le Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds vous a rendu hommage en 2011 avec «Parcours d'un galeriste». Quelle impression en gardez-vous? Celle d'être déjà embaumé?
J'ai répondu à une proposition. Tout s'est bien passé, sauf avec les officiels de la Ville de Neuchâtel, qui ont vu l'opération d'un mauvais œil. Je les trompais. J'ai fait une petite donation par la suite au musée de La Chaux-de-Fonds, dont j'estime beaucoup le travail, effectué dans des conditions difficiles. 

Votre prochaine exposition ici, rue du Château?
Evrad, dès le 6 septembre. L'accrochage sera accompagné d'un livre. Il s'agit d'un artiste que nous avons déjà souvent montré. Nous suivons les gens en qui nous croyons.

Pratique

«Ditesheim & Maffei Fine Art», 8, rue du Château, Neuchâtel, Tél. 032 724 57 00, site www.galerieditesheim.ch Ouvert du mardi au vendredi de 14h à 18h, le samedi de 10h à 12h et de 14h à 17h, dimanche de 15h à 18h. Photo (RTS): François Ditesheim. Désolé si Patrick Maffei ne figure pas sur l'image.

Prochaine chronique le mardi 18 août. Les Offices de Florence présentent Piero di Cosimo, l'un des plus étranges artistes de la Renaissance italienne.

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