Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Fútbol : Rupert Murdoch parie sur la Suisse

Léon Trotsky n’avait pas prévu ça. Quand le fondateur de l’Armée rouge parlait de balle, il ne pensait pas au ballon rond. Ses héritiers brésiliens, eux, nagent de toutes les manières possibles dans le football, le soccer, le fútbol désormais universel : des gamins qui shootent pieds nus dans les ruelles des favelas jusqu’aux stades mirobolants qui vont, en un mois, faire hurler les foules et enrichir les fortunés.

Pour le Brésil et son gouvernement dirigé par le Parti des Travailleurs, la Coupe du monde qui commence – avec les JO qui suivront – devait être une sorte d’apothéose. Et nul doute que la fête sportive sera mémorable. Avec quand même un goût amer, qui en dit long sur les ambivalences brésiliennes. Le doute a gagné le peuple.

Le bilan de l’action de Lula da Silva, et de Dilma Rousseff qui lui a succédé, est impressionnant : belle croissance (malgré l’actuel fléchissement), lutte efficace contre la pauvreté, développement de la sécurité sociale, du système scolaire… Mais ces succès de la gauche ont été obtenus en tordant un peu les dogmes, afin d’épouser sans trop le proclamer l’économie de marché et tirer parti de son puissant moteur. Pour les marxistes arrivés au pouvoir en 2003 (et parmi eux une bonne proportion d’intransigeants trotskistes), la conversion n’a pas toujours été aisée, adoucie cependant par les délices inavouables du gouvernement : une poignée d’entre eux doivent expliquer en justice – ou en prison – comment il se sont si vite enrichis.

En traitant avec la zurichoise FIFA (cette holding sans surveillance, dit un critique, qui est à la fois comptable de son trésor et contrôleur des comptes), les anciens travailleurs au pouvoir ont fait un pas de plus dans la partie la plus sauvage du capitalisme débridé. La construction des stades et des autres infrastructures, on commence à le savoir, a donné lieu à des surfacturations assez ahurissantes et à un saccage de l’environnement humain dont le peuple brésilien, depuis un an, dit ce qu’il pense en descendant dans les rues.

On découvre aussi maintenant que les marchés juteux de la Cop ont souvent été acquis grâce à des versements extrêmement copieux dans les caisses des partis politiques. Pour la présidente Dilma Rousseff, qui espère être réélue en octobre prochain, ces soupçons sont évidemment détestables.

L’évolution du football, dans le fond, a fidèlement accompagné les transformations du monde politique. Sport sans argent, élitaire puis très populaire, le ballon rond est devenu un business extraordinairement juteux. Et la gauche brésilienne, d’abord groupusculaire et démunie, a donné naissance à une nouvelle couche privilégiée.

Antonio Gramsci – autre marxiste – écrivait au début du siècle passé que le football est «le royaume de la loyauté humaine exercée au grand air». Aujourd’hui, David Zirin, journaliste sportif marxisant – encore un ! – de «The Nation», l’hebdo de la gauche new-yorkaise, décrit la FIFA comme une structure monarchique d’invisibles dictateurs : «C’est le royaume le plus secret au monde», écrit-il.

La migration du football vers l’économie de marché dans ce qu’elle a de plus cru est naturellement saluée par les disciples de Milton Friedman. Rupert Murdoch, par exemple, le magnat mondial des médias. L’un de ses journaux, le «New York Post», vient de se livrer à un décryptage assez amusant de la Coupe qui va commencer. Il considère que les meilleures équipes viennent des pays où l’économie est la plus libre. En appliquant cette grille de lecture, il passe en revue les différents groupes de la compétition. Arrivé au groupe E, le «Post» écrit ceci : «Le groupe E comporte le pays économiquement le plus libre de tous, la Suisse – c’est l’équipe dont on ne parle pas et qu’il faut surveiller. Ne soyez pas surpris de voir les Suisses naviguer facilement dans ce groupe jusqu’aux huitièmes de finale.»

Il y a une autre manière de décrire le football d’aujourd’hui selon le même schéma économique. Celui, par exemple, du site trotskiste (encore !) romand «A l’Encontre» : «La Coupe du monde est le principal moteur d’un complexe d’accumulation capitaliste dans le sport.»

Tout est dit. Il ne reste plus qu’à aller crier «Hop Suisse» sur la Bahnhofstrasse. 

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