Emilyturrettini

CHRONIQUE INTERNET

De nationalité américaine et suisse, Emily Turrettini publie une revue de presse sur l'actualité Internet depuis 1996 et se passionne pour les nouvelles tendances.

Fustigée pour avoir twitté son cancer

Tenir un journal intime et twitter son cancer, de nombreuses personnes le font et si leurs blogs/tweets sont à priori destinés à leurs familles et à leurs amis, leur lectorat dépasse souvent leur entourage, servant d'exemple et d'inspiration à des inconnus.  Il existe d'ailleurs des réseaux sociaux entièrement dédiés au cancer et même un classement des meilleurs journaux intimes.

La portée des messages est parfois planétaire. Cela a été le cas pour les tweets du journaliste Xeni Jardin, une star de la blogosphèere américaine, qui a partagé son expérience en direct.

Une grande partie de la vie de Xeni Jardin se déroule sur Internet et sa démarche de se livrer en ligne était naturel pour elle. Elle dit avoir été soutenue par ses lecteurs dans cette épreuve. Elle avouera un an plus tard, avoir peut-être "un peu trop partagé" mais globalement dit avoir retiré un bienfait de ces échanges.

On peut attribuer à Ivan Noble d'avoir été le premier à tenir un carnet de route sur son cancer. En 2002 le journaliste technologique, atteint d'une tumeur au cerveau, a raconté son expérience jusqu'à sa mort en 2005 sur le site de la BBC. Son histoire a fait le tour du monde. Dans son dernier billet, il a accordé sa longévité en partie au soutien qu'il a reçu de ses lecteurs.

C'est pourquoi lorsque la semaine passée, Emma Keller journaliste au Guardian et épouse de Bill Keller, ex-Rédacteur en Chef du New York Times (et aujourd'hui, chroniqueur hebdomadaire à ce même journal) a critiqué Lisa Adams pour ses tweets sur son cancer, les lecteurs et le monde de la presse en général ont été profondément choqués. A tel point qu'au vu des réactions et commentaires si négatifs, le Guardian a supprimé l'article en laissant le message suivant "sous enquête", afin de déterminer si le contenu était conforme ou non avec la charte éthique du journal. Il est néanmoins possible de lire l'article ici, en cache

Emma Keller écrit: «Lisa Boncheck Adams est mourante» (son cancer du sein diagnostiqué il y a 7 ans s'est généralisé).  «Elle est dans de grandes souffrances. Elle est consciente qu'il n'y a pas de guérison possible et elle veut que vous soyez témoin de son épreuve.  Elle parle de sa mort tout haut.  Sur son blog et spécialement sur Twitter... Ces dernières années Lisa Adams a publié plus de 165,000 tweets, dont 200 dans l'espace de 24 heures.»

Keller compare les tweets d'Adams à une émission de télé réalité, déplorant en particulier deux bilans de santé publiés le même jour qu'elle compare à des «selfies pris à un enterrement.» Et  conclut son article par ces propos: «Il est possible d'interdire l'accès à sa chambre d'hôpital aux visiteurs, tout en accueillant le monde entier dans son univers pour décrire les moindres détails d'un patch analgésique. Nous, lecteurs, ne serions-nous pas plus dignes si nous nous détournions de cette lecture?»

Malgré le tollé suscité par l'article de sa femme, Bill Keller, dans les jours qui suivent, écrit à son tour un article dans le New York Times, où, plus respectueux du choix de Lisa Adams, il compare son combat à un champ de bataille tout en s'interrogeant sur les coûts d'un pareil acharnement.  «Chaque cancer ne doit pas être la bataille de Verdun, où la perte humaine et le prix à payer ne sont pas pris en considération. Il me semble qu'un départ silencieux serait plus souhaitable.» Keller prend ainsi la défense de ceux qui ont choisi de ne pas passer leurs derniers jours engagés avec la médecine et son arsenal high tech, mais qui acceptent l'inévitable avec grâce et courage. 

Bill Keller a eu tort d'aborder le sujet de l'acharnement thérapeutique en s'appuyant sur le cas de Lisa Adams. L'amalgame aussitôt fait de son article avec celui de sa femme a déclenché une déferlente de critiques par les éditeurs des journaux les plus influents aux Etats-Unis. 

Les mots blessent. Quel manque d'empathie surprenant de la part de ce couple de journalistes vis à vis d'une personne alitée et en fin de vie. 

L'indignation suscitée est compréhensible. On ne tire pas sur une ambulance.

 

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