Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FRIBOURG/"Roma!" montre la ville et son patrimoine en gravures

Crédits: DR

«Caput mundi» des Latins, siège de la papauté et métropole des arts, Rome a logiquement développé son goût de la représentation. Ajoutez-y les débuts du tourisme au XVIIIe siècle et vous aurez trouvé le débouché logique de nombre de tableaux et de gravures. Il était facile de revenir, avec ces dernières glissées à l'intérieur d'un rouleau de carton, dans les frimas parisiens ou les brouillards d'Ecosse. Ces images perpétuaient le souvenir. Elles pouvaient aussi donner des idées aux plus riches des visiteurs étrangers. On ne compte pas les fausses ruines antiques et le ponts palladiens (d'inspiration ici plutôt vénitienne) au Nord de l'Europe. 

Le Musée d'art et d'histoire de Fribourg propose pour quelques jours encore cent soixante estampes sous le titre de «Roma!». Ces vues proviennent toutes de la collection formée par Clemens Krause. Le Fribourgeois a deux fois vécu dans la «Ville éternelle». Une première tant que chercheur dans les années 1960. La seconde dans une position plus officielle. L'archéologue, qui aura aussi bien enseigné au Polytechnique zurichois qu'aux universités de Fribourg, Bâle et Genève, dirigeait alors l'Instituto Svizzero de Rome, situé non loin d'une Via Veneto aujourd'hui bien déchue. C'était entre 1977 et 1985. «Tempi passati», comme on dirait en Italie.

Quatre siècles  

En un demi siècle, Clemens Krause a rassemblé de très nombreuses pièces. La sélection proposée par le conservateur Stephan Gasser comprend des images allant de la fin du XVIe siècle aux années 1830. Autrement dit juste avant que la photographie prenne le relais. Le choc a d'ailleurs dû se révéler pénible. Les monuments évoqués ne possédaient plus l'ampleur et la folie que leur avait insufflés ce génie de la gravure que reste Giovani Battista Piranesi (1720-1778). Ils étaient plus petits, et souvent en très mauvais état. La cité elle-même a en revanche mis deux générations à subir sa grande mutation. En 1830, il s'agit encore d'une ville moyenne, flottant au milieu des dix-sept kilomètres de murailles élevées par l'empereur Aurélien au IIIe siècle de notre ère. Il faudra la chute des Etats du Pape en 1870 et l'élévation de Rome au rang de capitale de l'Italie nouvelle pour que s'élèvent d'innombrables immeubles et que disparaissent peu à peu champs, troupeaux et vignes du tissu urbain. 

«Il y a un avant et un après Piranèse», assure avec raison Clemens Krause. Au XVIe siècle, il s'agit surtout de montrer des monuments ou des statues antiques fraîchement découvertes. Pas de panoramas. Notons ici que le rapport avec la splendeur païenne restera longtemps ambigu. D'une part, on la vante. De l'autre, tout monument laissé en l'état risque de finir en garde-manger pour faire du neuf à moindres frais. Il y a ainsi Fribourg deux vues du Septizonium, une fontaine sur trois étages qui faisait l'admiration des visiteurs. Ce chef-d’œuvre antique a été abattu sur ordre de Sixte-Quint en 1588-1589. Il y a de fortes chances pour qu'on retrouve ses superbes colonnes dans une chapelle ou une église de la capitale. Pensez au porphyre! Il existe d'innombrables pavements, bustes ou urnes utilisant le précieux marbre rouge égyptien. Les carrières de porphyre étant inaccessibles depuis la fin de l'Antiquité, il a bien fallu se ravitailler quelque part...

Des sites reconnaissables 

Dans les sept sections de l'exposition, il y a de la place pour les villas extérieures, dont certaines subsistent intactes, ou des agglomérations suburbaines comme Caprarola ou Cori. Rome n'est pas toujours dans Rome. Certains édifices se sont vus favorisés. Les gravures en montrent des états souvent modifiés depuis. N'empêche qu'en dépit des percées effectuées un peu avant 1914, puis sous Mussolini (la dernière en date étant la via della Conzilazione des années 1940, qui dégageait la vue sur Saint-Pierre tout en détruisant de Borgo médiéval), Rome reste toujours reconnaissable. Elle a en plus échappé aux bombardements de 1944-1945. Il est donc fascinant de relever à la fois les différences et les les similitudes. Si vous le faites, pensez cependant que notre ami Piranèse a tendance à exagérer. C'est tout de même l'un de créateurs du fantastique avec ses «Prisons»! 

Si l'exposition propose des pièces intéressantes et variées, le support apporté par les étiquettes reste assez faible. Je reconnais qu'il fallait ici résoudre la quadrature du cercle. Sans dépasser une certain nombre de lignes et français et en allemand (nous sommes dans une ville bilingue), il convenait de parler du monument, du graveur et si possible de l'état actuel. Le mieux eut été de répartir l'information. J'ai été un peu gêné de lire plusieurs fois le même cartel posé sous deux ou trois estampes du même sujet. C'était en revanche une bonne idée que de faire venir d'Altenburg, en Allemagne, trois beaux modèles en liège des années 1830-1840. Ces luxueux objets ont eux aussi permis aux édifices de voyager, d'instruire et de faire rêver. Un rêve que le tourisme de masse transforme parfois en cauchemar. A quelle heure peut-on au fait voir aujourd'hui la Fontaine de Trevi, récemment restaurée, sans être gêné par un bon millier de personnes?

Pratique

«Roma!», Musée d'art et d'histoire, 12, rue de Morat, Fribourg, jusqu'au 19 août. Tél.026 305 51 40. site www.mahf.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h. 

Photo (DR): Le Colisée, une des vues les plus réalistes de Piranesi, le génial graveur vénitien (il n'était pas de Rome!)

Ce texte remplace pour raison de dates celui prévu sur le Musée de la Romanité à Nîmes. Ce dernier est repoussé au 9 août.

Prochaine chronique le jeudi 2 août. Le Centre Pompidou rend hommage à la photographe suisse Sabine Weiss.

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