Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

François Hollande et la maîtresse noire

François Hollande est un casse-tête. Il va à Washington, en grande fanfare, et la machine à communiquer de l’Elysée ressasse l’importance supérieure des discussions qu'il doit avoir avec Barack Obama : Iran, Syrie, Afrique, libre-échange transatlantique… Le monde géré à deux, ou presque. Et pourtant, tous les interlocuteurs du Français, y compris Obama, pensent à autre chose quand ils sont devant l’impopulaire président pataud. A quoi ? Allons, allons, ne jouez pas les innocents.

Le casse-tête fut d’abord pour les ordonnateurs du dîner de gala à la Maison Blanche : qui asseoir à la droite du président américain, sur le siège réservé à l’épouse (ou à la compagne, ou à l’époux, ou au compagnon) de l’hôte étranger ?

Pour fuir ces complications, Obama avait inscrit au programme de Hollande une visite à Monticello, la résidence en Virginie de Thomas Jefferson, troisième président américain, rédacteur de la déclaration d’indépendance, et amoureux de la France où il fut aussi ambassadeur. Mais était-ce vraiment la bonne manière d’effacer les ambiguïtés ?

Les deux présidents sont partis vers la colline inspirée aussitôt après l’arrivée du Français à Washington. Ils ont visité la belle demeure à colonnades, s’attardant devant les traces de la francophilie jeffersonienne : le portrait de Voltaire, les livres en français… Ils se sont penchés sur la table de travail, se faisant expliquer le fonctionnement de cet astucieux appareil grâce auquel le maître des lieux copiait ses lettres manuscrites.

C’est aussi là que Jefferson a lu et corrigé le traité par lequel Napoléon vendait la Louisiane (c’était en 1803) aux jeunes Etats-Unis. A l’époque, la Louisiane ne se limitait pas à La Nouvelle Orléans et aux terres alentour. C’était un gigantesque territoire qui s’étendait presque jusqu’au Pacifique : le tiers de la superficie du pays aujourd’hui. L’empereur avait des soucis d’argent, et il voulait éviter que cette immensité passe sous contrôle anglais : il l’avait cédée pour 15 millions de dollars. Sept dollars le kilomètre carré ! Si ce n’est pas un marché de dupe, c’est en tout cas, dans la psyché française, un souvenir un peu cuisant et ridicule.

Puis les deux présidents sont sortis dans l’air frais du jardin, marchant en direction de la tombe sous les arbres. Le chemin longe le terre-plein où étaient autrefois les logements des esclaves : le grand libérateur acceptait en effet, à son service, le servage. Sally Hemings a vécu là.

Jefferson, veuf très tôt de Martha, ne s’est jamais remarié. Il mettait dans son lit cette Sally, son esclave, à qui il a donné six enfants. Cette relation et ses conséquences, cet amour inégal et cette famille de l’ombre, furent deux siècles durant un tabou américain. Puis l’ADN, récemment, a effacé tous les doutes. Il y a désormais, dans la descendance de Jefferson, deux branches reconnues, une blanche et une noire.

Dans l’histoire de Thomas et de Sally, la confusion des sentiments est d’autant plus grande que l’esclave était en fait la demi-sœur de Martha, la femme décédée de Jefferson, dont le père, lui aussi, mettait des servantes dépendantes dans son lit.

Dans le fond, peut-être qu’en emmenant Hollande à Monticello, Obama a juste voulu détendre l’atmosphère. Manière de dire : vous voyez, même ici, et au sommet de l’Etat, nous ne manquons pas d’arrangements compliqués.

Il faut dire qu’avec le Français l’Américain n’en est pas à sa première espièglerie. Quand ils s’étaient vus en mai 2012, Obama, connaissant le penchant de Hollande pour les deux roues, lui avait dit que le Service secret, à Washington, ne l’autoriserait jamais à rouler en scooter.

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