Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FRANCE/Restitutions promises à l'Afrique. Le débat ne fait que débuter

Crédits: AFP

L'affaire est «en marche». Le 27 novembre dernier, Emmanuel Macron faisait son annonce surprise à Ouagadougou. Il promettait la restitution, «sous une forme temporaire ou définitive», de biens culturels à l'Afrique. Il se donnait cinq ans pour y parvenir. Un très long temps pour un homme aussi pressé que l'actuel président français. Des réactions favorables (mais aussi négatives) se faisaient immédiatement entendre partout dans le monde, menacé par un effet de contagion. C'était en revanche un relatif silence au Quai Branly, dont le directeur Stéphane Martin admettait du bout des lèvres le «dépouillement presque total» du Continent noir en matière d'art tribal. Aucuns cris d'orfraie de sa part. Il faut dire que l'homme tient davantage, en bon énarque, du grand serviteur de l'Etat que de l'homme de musée. 

Un pas de plus a été accompli depuis. Tout va très vite en France à l'heure actuelle. J'ai ainsi lu dans le numéro d'avril d'«Il Giornale dell'arte» que Bénédicte Savoy et Felwine Sarr avaient été chargés fin mars par le président Macron de définir «un plan de restitutions» des œuvres d'art se trouvant dans les collections publiques françaises. Les nationales bien sûr, mais aussi sans doute les municipales. Le tandem est formé dans la logique actuelle. Un Français et un Sénégalais. Un homme et une femme. Si Sarr est écrivain, économiste, professeur et musicien, ce qui fait beaucoup pour une seule personne, Bénédicte enseigne au Collège de France et à Berlin. Elle a signé à ce titre une tribune dans l'édition de mars du même «Giornale dell'arte». Elle s'intitulait: «Restituons, mais avec joie». Pourquoi faut-il que quand une sottise (1) plus grosse que les autres sort d'une bouche, celle-ci se révèle toujours universitaire? Il semble pourtant clair que tout va se passer dans la hargne, l'acrimonie et l'amertume. Des blessures d'amour propre vont fatalement en remplacer d'autres.

Aux récipiendaires de décider 

Il y aurait eu une solution simple. Personne ne semble y avoir pensé. C'était d'imaginer une belle grosse antenne du Quai Branly dans une ville africaine. Dakar, par exemple. Après tout, pour des raisons tout aussi politiques, le Centre Pompidou est allé s'enliser à Metz, où les choses ne vont pas très bien, et le Louvre s'enterrer à Lens, où il s'agit de faire venir du monde. Les objets auraient pu transiter d'un continent à l'autre, avec des prêts à très long terme, voire définitifs. Le gouvernement a préféré une solution plus contraignante, et forcément aléatoire. Que vont devenir les objets rendus? Dans sa chronique, Bénédicte Savoy estimait que ce n'est pas aux méchant Occidentaux de le décider, mais aux récipiendaires. A eux de concevoir leurs musées même si, on s'en souvient, un homme aussi écouté que le Neuchâtelois Jacques Hainard a toujours assuré que le musée n'était pas un concept africain mais propre à notre univers mental. 

La principale question, maintenant que les dés semblent jetés, devient «que restituer?». Le tout semble impossible. Et peu souhaitable. Pour qu'un art reste universel, il faut qu'il se voit partout représenté par de bons ambassadeurs. Une chose que les Américains du Sud n'ont pas compris avec les civilisations précolombiennes, dont ils voudraient recouvrer la totalité. Il faudrait alors imaginer un partage équitable, en partant de quantités énormes. Le seul Quai Branly possède 70 000 objets africains. Un chiffre presque faible par rapport au British Museum (200 000, dont très peu exposés) ou Bruxelles-Tervuren (180 000 dans un musée aujourd'hui en travaux). Il y a donc de la matière. On peut cependant imaginer que le débat se cristallisera sur les chefs-d’œuvre. Mais qu'est-ce qu'un chef-d’œuvre? Les critères ne se révèlent pas forcément les mêmes des deux côtés de la Méditerranée. Il y aura à coup sûr des crispations sur les pièces jugées les plus identitaires, ce qui n'est pas la même chose. On sait que le Bénin réclame depuis longtemps son trésor royal conquis à la fin du XIXe siècle et emmené en France. Un ensemble de statues assez baroques qui séduit curieusement peu les Français.

Treize pays prioritaires 

Mais le reste... Tous ces masques, ces instruments de musique, ces poteaux de case, ces tissus faits d'écorce, ces bijoux d'ivoire... A moins de fermer le Quai Branly et divers musée d'ethnographie déjà bien malmenés par le politiquement correct, il faudra bien trouver des arrangements. Des accommodements. Il faut souhaiter qu'il restent raisonnables. Mais il reste à craindre qu'Emmanuel Macron n'ait ouvert par erreur la boîte à Pandore. Il y aura aussi bien les demandes d'Africains que de ceux, toujours extrémistes, voulant leur bien. Des fous furieux quelquefois. Le lobbies vont jouer à plein tube. La bonne pensée se fera entendre. Il sera question de valeur vénale. Voilà qui nous éloigne de la joie naïvement souhaitée par Bénédicte Savoy. 

Et puis, si les Occidentaux craignent l'épidémie (Londres ou Berlin n'ont aucune envie de rendre quoi que ce soit), il y a la question lancinante des autres spoliations. Après tout, les Italiens pourraient rappeler qu'on ne leur a pas renvoyé toutes les prises de guerre napoléoniennes (elles forment du reste un des sujets d'études de Bénédicte Savoy). Il y a l'archéologie égyptienne, qu'il ne semblerait pas très sage de réexpédier dans un pays pouvant d'un jour à l'autre basculer dans le fondamentalisme. Les statues cambodgiennes de Guimet. Que sais-je encore. Il fallait donc couper court. Stéphane Martin parle aujourd'hui de «la spécificité du patrimoine africain». Treize pays sont concernés en priorité, dont le Bénin, la Côte d'Ivoire, le Nigeria et le Sénégal. Mais une fois qu'on a renoncé à la sacro-sainte inaliénabilité des collections publiques françaises (à moins de se contenter de prêt permanents), tout devient possible.

Et le bien des oeuvres? 

Deux choses ne semblent pas avoir été prises en considération pour le moment. D'une part l'intérêt de œuvres, qui ont de fortes exigences en matière de conservation. Le patrimoine africain ne supporte pas tous les climats, ce qui peut sembler paradoxal. Et le fait que Paris, avec les diasporas successives, est devenu une importante capitale africaine avec des besoins culturels. On verra ce qu'en penseront les sages (dont des juristes) qui devront se pencher en commission sur un rapport. Celui-ci sera remis en novembre de cette année déjà. On va vite en besogne dans la France actuelle. Une France qui risque bien de cesser du coup d'être la Mecque du commerce des œuvres de prestige. Dan, Sénoufo, Dogon ou Baoulé. Ce marché se retrouvera du côté de Londres ou de New York.

(1) J'ai failli utiliser un autre mot.

Photo (AFP): Emmanuel Macron en novembre à Ouagadougou.

Prochaine chronique le mercredi 25 avril. Peindre en France au XVIe siècle. Nouveau colloque à Genève. Nouveau livre. Je vous raconte.

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