Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FOIRE/Pour en finir avec "Paris-Photo"

L'attente. L'énervement. La bousculade. La gabegie. "Paris-Photo" a une nouvelle fois fait très fort pour son vernissage au Grand Palais, le 12 novembre. On aura rarement vu autant d'incompétences organisatrices sur aussi peu de mètres carrés. La leçon de 2013 n'a guère porté. "Il faudra bientôt des reporters de guerre pour couvrir l'événement", prophétisait un journal en ligne. Il n'avait pas tort. A un endroit, il y avait trois chicanes (oui, trois!) pour qu'un cerbère, au demeurant inutile et grossier, canalise la foule en colère (1). Bagdad ou le Beyrouth Ouest des mauvais jours n'auraient pas été pire. 

Alors que les candidats visiteurs, munis d'un badge ou d'un carton d'invitation, piétinaient à l'extérieur, ils imaginaient déjà l'intérieur. La course sauvage dans les 143 stands, carte de crédit en mains. La varicelle des points rouges sous les images. Des reins solides s'imposent cependant pour s'attaquer dorénavant à la photo, devenue si à la mode que d'aucuns la jugent déjà "has-been". Il se trouvait paraît-il de petites choses à environ 1000 euros chez Camera Obscura. J'avoue ne pas les avoir vues. Mes yeux ont été aimantés par les prix à six chiffres. Ils approchaient parfois du million pour des multiples dont le nombre réel semble difficilement contrôlable. Entre les tirages annoncés, ceux effectués dans une autre dimension, les éditions posthumes et les épreuves d'artiste, allez donc vous y repérer!

La grosse tête et les VIP 

"Paris-Photo" a définitivement dérapé quand la foire est venue s'installer au Grand Palais", explique une dame qui fut longtemps proche de son comité. "Le salon a pris la grosse tête. Il n'y en a plus eu que pour les VIP." Ces derniers sont ici chez eux. Ils ont leur carrousel de voitures, leur entrée ou leur bar. Pour d'autres observateurs, l'origine du mal remonte plus loin. "J'ai commencé quand Rik Gadella a créé en 1997 une petite manifestation au Carrousel du Louvre", se souvient une marchande romande. "Et puis, un jour, la foire a voulu passer à la vitesse supérieure. J'ai été repêchée une fois, puis exclue définitivement." Il fallait dorénavant vendre très cher des produits "tendance" pour tenir le coup. Déesse-mère des galeristes de photos français, Agathe Gaillard se retrouve ainsi en 2014 à "Fotofever" (voir ci-dessous). Il n'y a plus place que pour les Larry Gagosian, qui présente cette fois des polaroids de Balthus (sans aucun intérêt). Ce cher Larry qui a toujours prétendu s'intéresser "davantage aux collectionneurs qu'aux artistes"... 

Les photographes émergents désertent aujourd'hui une manifestation où ils ne sont plus les bienvenus. "J'hésite déjà à aller à Arles en été, alors qu'il s'agit d'une belle ville", explique l'un d'eux. "Alors vous pensez bien qu je ne vais pas payer trente euros pour entrer au Grand Palais." Le public, qui se presse en foule, n'en a cure. Il vient pour les stars. Il ne lui faut aucune surprise. Tant pis si Gordon Parks a été très vu depuis quelques années et si les amateurs connaissent Francesca Woodman par cœur. Le visiteur de base est là pour revoir et surtout participer à ce qu'on lui présente comme un événement.

Coups de coeur programmés 

Et la presse, me direz-vous, de quelle manière réagit-elle? Mollement, comme d'habitude. Il ne faut pas aller contre le goût général. En plus, la foire reste courte. Quatre jours à peine (2). Vu les délais de parution, surtout pour les magazines, les "reportages" se voient donc bouclés très à l'avance. Ils sont généralement composés de "coups de cœur" ne compromettant personne. "Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas", disait naguère le bon Blaise Pascal, qui ne connaissait pourtant pas la photographie.

Un dernier mot. Alors que le visiteur quitte "Paris-Photo", il voit des banderolles violettes, sur l'intégralité des Champs-Elysées, vantant la manifestation. Elles indiquent parmi les sponsors la Ville de Paris. Celle-ci ne cesse pourtant de se plaindre de manquer d'argent pour financer la culture, notamment l'entretien de ses monuments historiques. Mais de qui se moque-t-on?

Photo (DR): Une image d'Akira Sato (1930-2002), présentée par Michael Hoppen.

Prochaine chronique le mercredi 19 novembre. Encore une foire! Je vous emmène cette fois à "Paris-Tableau". Et je vous dis comment le musée de Detroit a été sauvé.

(1) "On m'a refusé l'accès au guichet des accréditations parce que je n'avais pas gardé le "print" du "mail" expliquant que je faisais partie des invités", racontait à qui voulait l'entendre un journaliste.

(2) La foire s'est donc terminée le dimanche 16 novembre.

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