Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FOIRE / "Drawing Now" a triomphé de l'adversité à Paris

Ouf! C'est ce qu'ont dû se dire les organisateur de "Drawing Now", la foire parisienne gérée par Carine Tissot (aucun rapport avec la Karine Tissot du Centre d'Art contemporain d'Yverdon). La manifestation, qui en arrivait à sa huitième édition, a bien failli se voir annulée. Sa tenue devait coïncider avec la réouverture du Carreau du Temple, restauré par Jean-François Milou (comme le chien de Tintin), Or voici que les intermittents du spectacle se sont invités dans le local encore vide! Et les intermittents sont à la culture l'équivalent des djihadistes islamistes. Des bombes humaines. Ne sont-ils pas parvenu, il y a quelques années, à interrompre un festival d'Avignon? 

Le 22 mars, "Drawing Now" lançait donc un appel. Si la foire n'avait pas lieu, "ce seront 400 artistes qui ne verront pas leurs œuvres exposées et ne pourront donc pas les vendre." La société organisatrice devrait déposer son bilan. Bref, c'était créateurs contre créateurs. A l'Etat de faire son devoir. Voué à l'art contemporain, le salon avait bien sûr le cœur à gauche. Mais jusqu'à un certain point. Les CRS sont donc intervenus le 23 mars. De manière "musclée", à ce qu'il paraît. Les occupants auraient déploré des blessés. Les stands se sont alors construits dans la hâte. Le vernissage a pu se dérouler le 25, comme prévu. En même temps que celui du "Salon du Dessin". Très agressive, la foire mène à son aînée une guerre sororicide.

Un beau lieu réhabilité

Vue le lendemain (je ne peux tout de même pas me dédoubler), cette réunion de 86 galeries possédait une certaine allure. Il faut dire que le Carreau, élevé en 1863 à l'emplacement d'un ancien immeuble de boutiques de 1788, est conçu sur le modèle des fameux pavillons Baltard des Halles. Il a d'ailleurs failli se voir rasé comme eux, dans les sinistres nées 1970. Il a fallu la mobilisation des habitants du quartier pour les sauver. Classé en 1982, l'édifice restait cependant laissé à l'abandon. Notons au passage que "Drawing Now", avant de s'installer au Carrousel du Louvre, désormais réservé aux salons du chocolat, du mariage ou de patrimoine, y avait déjà tenu une édition dans les courants d'air. 

La foire restait alors petite. L'aménagement actuel a bien créé un sous-sol, où l'on pouvait notamment voir Bernard Ceysson, qui tient une galerie aux Bains genevois. Cela ne suffisait pas. "Drawing Now" a donc investi l'Espace Commines. Un lieu quasi impossible à trouver de nuit. Heureusement, la rue Froissart se situe non loin. Et comme Froissart reste l'autre grand historien du Moyen Age, le visiteur cultivé se disait qu'il approchait du but. N'empêche que les exposants, dont faisait partie la Genevoise Laura Gowen, aujourd'hui installée rue Calvin, se sentaient un peu seuls. Dommage pour Laura, qui accrochait un artiste pakistanais travaillant, sur une grande échelle, à la manière d'un miniaturiste traditionnel.

Un genre très à la mode

Mais que présentaient, au fait, les participants de "Drawing Now"? Du dessin actuel. On sait que le genre connaît parmi les jeunes créateurs une renaissance aussi intense qu'inattendue. Pendant longtemps, après Mai 68, certaines écoles d'art ont défendu à leurs élèves de tenir un pinceau ou un crayon. Trop réactionnaire! Le pendule se devait de repartir dans l'autre sens. Pour nombre de jeunes, les installations ou la vidéo semblent aujourd'hui des trucs de vieux. Il y a un retour au métier. Au travail. A la lenteur. Certains exposants vendent d'ailleurs du temps, un peu comme les chauffeurs de taxi. "Mon artiste a mis un mois entier à exécuter l’œuvre que je vous propose." 

En fait, tous les styles se voyaient représentés ici, comme à la petite foire "DDessins", organisée sur trois jours rue de Richelieu. Il y avait des planches de bande dessinée. Des images si réaliste qu'elles semblaient des photos. Des compositions abstraites. Des griffonnages rapides. Le support servait de lien. "Je travaille sur œufs d'autruche", expliquait une artiste exerçant en public. "Ma pratique est ici jugée très à la limite, même si j'utilise un marker noir."

De 150 à 220.000 euros 

Côté prix, les tarifs se montraient aussi musclés que l'intervention des CRS. Il faut payer non seulement les créateurs, mais les galeristes, qui empochent généralement le cinquante pour-cent. Nous étions au Carreau parmi les demi vedettes. Les émergés plus que les émergents. Une somme comme 220.000 euros pouvait pourtant à l'occasion se voir articulée. Et une star de la BD en valait vite 20.000 pour une planche publiée. 

Tel n'était pas le cas à "Ddessins". L'amateur se trouvait vraiment chez les débutants, représentés par une vingtaine de galeristes. Les prix démarraient à 150 euros. L'observateur notait cependant des incohérences. Que venait faire à "Ddessins" un artiste aussi cher que l'Américain Roberto Longo? D'une manière générale, il faudrait d'ailleurs rétablir les équilibres. Les contemporains du "Salon du dessin" devraient aller à "Drawing Now". Et cela même si c'est c'est à la Bourse que se décerne le convoité Prix Daniel et Florence Guerlain, donné cette année à Tomasz Kowalski, "Drawing Now" couronnant pour sa part Cathryn Boch. Et "Ddessins" devrait rester expérimental. Mais il faudrait pour ça que tout le monde fasse la paix. Une paix ne demeurant si possible pas de type moyen-oriental... Photo (DR): Un dessin de Tomasz Kowalski, lauréat du Prix Guerlain.

Prochaine chronique le vendredi 4 avril. Tracy Müller est galeriste depuis cinq ans à Genève. Elle montre des artistes émergents. Rencontre.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."