Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FOIRE/"Artgenève" réussit son mélange moderne-contemporain à Palexpo

Crédits: Serpentine Gallery, 2007

La mort plane au-dessus de nos têtes. Ce n'est pas une image, cette fois. Ou plutôt si! Un énorme squelette lévite dans le noir, par la magie de quelques câbles, au sommet des escalators de Palexpo. Est-ce pour rappeler la vanité des choses de ce monde? Sans doute pas. Il s'agit d'une sculpture d'Adel Abdemessed, l'un des artistes contemporains les plus à la mode du moment (1). Nous sommes bien dans une foire. Artgenève a ouvert ses portes hier mercredi à la foule des invités. Notez que les hyper privilégiés, que la Camarde rattrapera aussi un jour, ont eu à ce qu'il paraît une soirée dès mardi. L'égalité devant la mort est un mythe... 

Artgenève, qui se déroule pour la sixième fois, a aujourd'hui trouvé ses marques. Après avoir pris ses distances d'avec le Salon du Livre, la manifestation s'est nichée en janvier. Elle devient du coup le premier salon d'art contemporain de l'année avec Bologne. L'esprit est frais. L'argent aussi. Du moins parfois. Il y a une impression de redépart. Palexpo a su choisir son «timing», comme on dit en bon français, et Thomas Hug connaît son affaire. Le directeur fait venir les bonnes galeries. Le succès des premières arrivées a engendré des demandes. Bref. Artgenève a fait boule de neige, ce qui paraît après tout se saison en plein hiver. On sait qu'il existe depuis 2016 une seconde version de cette foire à Monaco, qui ne constitue pourtant pas une ville particulièrement «arty».

Commerce et respectabilité intellectuelle

Il y a donc aujourd'hui 86 stands sur la mezzanine, plus un certain nombre d'institutions invitées. La force d'Artgenève réside dans ce mélange de commerce de luxe et de respectabilité intellectuelle. Il est légitime de faire une place aux musées, aux lieux et aux fonds d'art contemporain, même si ces derniers sont subventionnés par une Ville plus généreuse avec les musées plus classiques. Il semble en outre bon de créer, comme Artgenève le fait notamment à la Villa Sarrasin voisine (2), de développer un programme parallèle d'événement éphémères. L'art n'est pas qu'une marchandise. Il peut aussi s'agir d'une fête, avec ce que cela suppose de gratuité. 

Mais trêve de préambules. A quoi ressemble donc Artgenève 2017? A une habile mixture de moderne et de contemporain, de classique et d'avant-garde, de suisse et d'international. Tout n'est pas bon, et c'est bien normal. Il y a à mon avis quelques pièces racoleuses et d'autres tenant du foutage de gueule. Je citerai parmi les premières un tableau où l'on peut lire «Donnez-nous de l'héroïne, des armes, de l'argent», que j'imagine bien chez un jeune banquier. Pour les secondes je me contenterai d'une pyramide de cent magnums de Romanée-Conti. Plus vulgaire on meurt, ou du moins on devrait.

Expositions personnelles 

Mais ces scories agaçantes ne doivent pas cacher le reste, parfois excellent. Les galeristes, qui doivent en principe monter chacun une petite exposition personnelle en plus de leur stand normal, se sont donnés de la peine. Jean Fournier montre ainsi en prime Buraglio, en expliquant le pourquoi du comment. Rosa Turetsky présente les derniers travaux de la vétérante Pierrette Bloch, qu'elle a toujours défendue. Häusler Contemporary propose en bonus une installation lumineuse de James Turrell. Il leur a en plus fallu trouver des œuvres de leurs artistes à défendre. Il y a les classiques, venus avec l'artillerie lourde. Feininger et Klee chez von Vertes. Les contemporains suivent également leur ligne. Les amateurs reconnaîtront les Romands Stéphane Dafflon ou Denis Savary chez Xippas, ce qui donne une rassurante idée de suivi et de fidélité. 

Le meilleur se trouve cependant chez les non-commerciaux, qui ont évidemment les coudées plus franches. J'ai un faible pour «Mobilier domestiques et animaux sauvages», où Mathieu Mercier installe des bêtes empaillées au milieu de classiques du design. Une réussite à l'esthétique finalement très traditionnelle. Le Mamco a eu une idée forte en s'installant dans un local vide. Il se remplira, au fil des jours, de pièces «en cours d'acquisition», le directeur Lionel Bovier faisant ici ses emplettes. Idem pour le Centre culturel suisse de Rome, avec un panorama photographique collé sur le mur. Il y a là comme unique œuvre des «gelati», à vrai dire hors de saison. Plongé dans le noir, l'Estate Show laisse ailleurs mille mètres carrés aux sculptures lumineuses d'Anthony McCall. C'est féerique. Cela fait rêver. On en a bien besoin.

Jets d'eau et de terre 

La proposition la plus folle demeure cependant celle de l'Ariana. Le musée genevois du verre et de la céramique a confié son espace à Christian Gonzenbach. Le Genevois a choisi au coup de coeur des pièces des réserves, présentées dans des vitrines rose shocking. Il a surtout installé un bassin, agité toutes les dix minutes par des jets d'eau et d'argile afin de rappeler l'origine de la poterie. C'est salissant, mais saisissant. Un peu fatiguant aussi. Heureusement qu'Artgenève a prévu non loin de là une aire de repos. Repos design, bien entendu. Nous sommes chez Téo Jakob, et donc dans le moderne. Les chaises longues des époux Eames ont aujourd'hui plus de 60 ans. Comme le temps passe! 

Vous avez dit «fatiguant»? Il ne faudrait pas à ce propos qu'Artgenève grandisse encore. Il a atteint sa limite. Son charme réside dans sa taille modeste. Autrement, on en arrivera au super-marché d'Art/Basel ou de la TEFAF de Maastricht, avec des centaines d'exposants alignés en rangs d'oignons. Côté information, Catherine Duret a eu cette fois le bon «feeling» en indiquant tout aux murs, jusqu'au prix. Caratsch, qui fait exactement le contraire en supprimant les étiquettes, me semble en revanche dans le faux. Il faut aller au-devant des visiteurs, ce que ne font de toute évidence pas les jeunes femmes qui ne disent pas bonjour, trop occupées qu'elles sont à leur ordinateur portable. Dans un monde qui devient autiste, une foire doit rester un lieu de contacts et d'échanges.

Sur ce, je vous quitte. Vous aurez la suite des mes impressions samedi. 

(1) «Habibi» d'Abdemessed est en fait prêté par le Mamco.
(2) La pauvre Villa Sarrasin, comme elle souffre architecturalement de cette proximité!

Pratique

Artgenève, Palexpo, 30, route François-Peyrot, Grand-Saconnex, jusqu'au 29 janvier. Tél. 022 761 11 11, site www.artgeneve.ch Ouvert de 12h à 20h. Catalogue en anglais, du moins mon exemplaire...

Photo (Serpentine Gallery, 2007): Une oeuvre d'Anthony MacCall qui présente à Genève une triple pièce sur mille mètres carrés.

Prochaine chronique le vendredi 27 janvier. L'Elysée lausannois part pour la montagne.

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