Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FOIRE/"Art/Basel" s'ouvre aux VIP. Le public doit attendre jusqu'à jeudi

Crédits: Giorgios Kefalos/Keystone

Quinze heures, mardi 12 juin. C'est la ruée. Mais dans l'ordre. Nous sommes en Suisse allemande. Comme dans les stades, il y a plusieurs pistes devant l'entrée de la Messe bâloise. A chacun son corridor. Celui de la presse se trouve tout à droite, près des coulisses, pour le premier des nombreux vernissages d'Art/Basel. Deux jours de festivités placés sur le signe de l'art contemporain et surtout des affaires. Le bâtiment carré accueille 291 galeries internationales. Elles se sont battues pour être là et avoir le droit de payer très cher leur stand. 

Si course il y a à Bâle pour les visiteurs dont je suis, elle n'a rien du 100 mètres. Il s'agit bien d'un marathon. A 15 heures, je sors d'Art Unlimited. Il y aura ensuite Miami Basel Design. Quelque part, près d'ici, se tiennent les Bourses fédérales. Un peu plus loin se déroulent les foires annexes, comme Liste. Un parcours de sculptures sillonne la ville. Bailly et Beurret montrent ce qu'ils vont prochainement mettre aux enchères. Les musées, eux, font le la surenchère. Etait-il vraiment indispensable que le Museum Tinguely vernisse sa grande exposition annuelle aujourd'hui 12 juin? Le Kunstmuseum, qui affiche sept (ou sept!) présentations différentes, a au moins eu le tact d'anticiper un peu.

Un rituel 

Une fois entré à la Messe, la routine commence. Art/Basel tient du rituel. Les mêmes exposants au même endroit, sur deux étages. Le parcours débute toujours avec le stand de la Fondation Beyeler (cette fois avec des Picasso). Viennent ensuite les mastodontes de l'art moderne, Nahmad en tête. Le rez-de-chaussée reste le temple des valeurs sûres, même si imperceptiblement se produit un glissement. Nous nous situons désormais dans le «Post War», comme on dit chez Christie' ou Sotheby's. Les premières décennies du XXe siècle se sont du coup quasi évanouies. Un présentation par ailleurs magnifique comme celle des dessins d'Egon Schiele à la Galerie Saint-Etienne, fait figure de reliquat. Normal. L'Autrichien est mort en 1918. Idem pour les tableaux que propose Laudau (dont un superbe Derain fauve), et cela même si j'arrive juste à temps chez lui pour voir une Américaine signer un gros chèque, ou pour être plus exact une promesse de versement bancaire. 

Les années 1960 à 2000 dominent donc au rez-de-chaussée. Si Picasso il y a (et il y en a beaucoup!), ce sont donc des toiles tardives, si décriées au moment de leur première présentation. Ou alors des Bacon, des Robert Ryman ou des Christopher Wool. L'idéal est de proposer aux visiteurs, parfois venus d'Amérique en jets privés, un très grand tableau dont l'auteur très célèbre soit du premier coup très reconnaissable. Très. Ce ne sera pas forcément un chef-d’œuvre, ou plutôt un «masterpiece». L'important est que la chose en mette plein la vue. Chacun doit savoir qu'il y a pour beaucoup d'argent sur le mur. Notons en passant que ce point de vue ne touche pas uniquement les richissimes acheteurs et leurs amis. Une partie du grand public, admis dès jeudi (1), vient davantage voir des millions (et l'on peut compter en milliards à Art/Basel) que des tableaux.

Chic et esbroufe 

Evidemment, tandis que la foule se densifie dans les travées, je me dis qu'il y a ici l'esbroufe et le chic. Le grand Frank Stella de jeunesse en forme d'étoile chez Mnuchin est une pièce de musée, avec ce que cela suppose d'austérité. Le magnifique Domenico Gnoli représentant une cravate d'homme, aperçu au détour d'une allée (je ne sais déjà plus chez qui...) , suppose à la fois du goût et des connaissances historiques. Il y a en revanche beaucoup de choses d'une insoutenable vulgarité aux cimaises. Elles sont en général grosses, brillantes et colorées. «Flashy». Il s'agit là de décoration, même si le comité de sélection se veut ultra-sévère, le pire se révélant pour les candidats d'apprendre qu'ils ne sont plus admis après l'avoir été. L'expulsion du Paradis! 

Si le spectacle est aux murs, il se trouve bien sûr aussi dans l'assistance. Art/Basel tient de la provisoire extension du Zoo de Bâle, à l'exception près que les animaux ne tiennent pas de foires aux vanités. Il s'agit aux différents vernissages de se montrer. J'ai longtemps été frappé par les chirurgies esthétiques (ou supposées telles). Impressionnantes. Cette année, ce sont les maigreurs qui m'ont interpellé. Une véritable course à l'anorexie chez les dames. L'argent est visiblement ce qui empêche de manger à sa faim. Et puis il y a la dérive technologique... Elles semblent loin, les années 1970 et 1980 où les visiteurs regardaient les œuvres! Tout se passe désormais entre un téléphone et l'entretien de ses réseaux sociaux. Certains pianotent leurs fadaises entre chaque stand. Quelle place reste-t-il pour les milliers de pièces présentées, d'accès parfois difficile?

Deux Romands seulement 

A l'étage, les choses restent heureusement plus calme. C'était naguère l'espace laissé à la recherche. A l'expérimentation. C'était... Aujourd'hui, tout s'est normalisé. Les galeristes du premier s'adressent juste à une clientèle moins fortunée. L'ancienne brasserie Warteck permet, si on le désire, de partir à la découverte avec une foire comme Liste. Autrement dit dans le «off». Ici, à la Messe, chacun reste obligatoirement dans le «business», même s'il peut se révéler très honnête. Bâle est devenu une grosse chose, et donc une machine à exclusions. Je rappelle qu'il n'y a plus qu'un seul exposant genevois, Pierre-Henri Jaccaud de Skopia. Art/Basel ne compte par ailleurs qu'un unique autre Romand, qui est une Romande (2) Il s'agit de la Lausannoise Alice Pauli, bon pied bon œil à passé 90 ans. Une commerçante redoutable. Quand j'ai passé dans son stand, à 15 heures 45, soit après quarante-cinq minutes de vernissages, elle avait déjà écoulé deux Soulages. 

(1) Il y a eu l'an dernier 95 000 visiteurs en quatre jours.
(2) Il y a aussi Lange et Pult, fondé à Auvernier, près de Neuchâtel. Mais la maison a désormais aussi pignon sur rue à Zurich.

Pratique

Art/Basel, Messe, est accessible pour le public du 14 au 17 juin. Site www.artbasel.com Ouvert de 11h à 19h. L'entrée est à 60 francs sur place, à 50 en ligne.

Photo (Giorgios Kefalos/Keystone): Un exemple parmi des milliers. L'oeuvre est de l'argentin Rirkrit Tiravanija.

Prochaine chronique le jeudi 14 juin. Picasso et Maria Lassnig au Kunstmuseum de Bâle.

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