Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FOIRE / "Art/Basel" débute ce mardi. Où en est le marché?

D'accord! Il devrait faire 32 degrés dimanche dans la ville. Mais peu importe finalement la température extérieure. "Art/Basel" sera de toute manière torride pour sa quarante-cinquième édition. Tout y incite. La Bourse a repris bonne mine, que ce soit grâce au SMI, au Dow Jones ou au Dax. L'art contemporain tient désormais du signe extérieur de richesse, comme certaines montres de luxe donnant accessoirement l'heure ou les villas à 30 millions. Le printemps a enfin connu une pluie de records en ce domaine. J'ai sous les yeux la "Une" du "Giornale dell'Arte" de juin. Ce secteur, longtemps resté marginal, rapportait 294,4 millions de dollars lors des ventes new-yorkaises de novembre 2009. Nous en arrivons en mai 2014 à 1436 millions. Un milliard et demi, alors qu'on frôlait seulement le milliard en mai 2013... 

Bien sûr, il s'agit d'une bulle. Cette progression vertigineuse ne touche, de plus, qu'une poignée d'artistes, de galeristes et d'acheteurs. N'empêche que la bulle a la peau dure. Alors que la précédente crise, celle du début des années 1990, avait mis le marché de l'art à genoux, il n'y a pas eu d'arrêt après septembre 2008. Pollock, Warhol, Bacon ou Gerhard Richter sont devenus des valeurs refuge, comme les lingots d'or. Les marchands du Temple (le Temple étant aujourd'hui symbolisé par "Art/Basel") leur cherchent donc sans cesse des successeurs. Les investisseurs, qui ont souvent remplacé les collectionneurs, font ainsi des paris sur l'avenir. Des paris coûteux. A "Art/Basel Miami", caricature "hype" de la foire rhénane, les artistes émergents, autrement dit inconnus, sont déjà cotés 50.000 dollars.

L'art d'être "arty" 

Tout cela ne s'est pas fait en un jour. Comme la TEFAF de Maastricht, son pendant classique, la manifestation a commencé petit. Elle prenait en 1970 la succession du "Salon des galeries pilotes", organisé trois fois à Lausanne dans les années 1960. Très peu de gens croyaient alors en l'art moderne (le mot "contemporain" n'existait pas encore). Notons qu'Alice Pauli existait déjà. Aujourd'hui nonagénaire, la Vaudoise sera à Bâle 2014, avec Pierre Soulages. On se demande le regard qu'elle porte sur un univers de "people" et de paillettes, de cocktails et de coke. Le monde friqué se doit aujourd'hui de participer à l'éclosion de nouveaux talents. C'est "trendy" que de se montrer "arty". La direction d'"Art/Basel" encourage d'ailleurs ces snobismes. Elle n'a pas décrété deux jours entiers de vernissages pour rien. 

La chose a créé des déçus et multiplié les anxieux. Les premiers, ce sont les amateurs des débuts. Ils se sont vus dépossédés de leur foire. Les artistes qu'ils ont encouragés leur sont vite devenus inaccessibles. Le phénomène a commencé à New York dès les années 1960. Aujourd'hui décédé, le galeriste suisse Rodolphe Stalder racontait qu'il avait été l'un des premiers à croire alors en Jasper Johns. Il voulait juste le laisser mûrir. "Et quand je suis revenu, un an plus tard, il était déjà trop cher pour mes clients parisiens." Mais, après tout, les festivaliers de Cannes ou d'Avignon doivent traîner les mêmes nostalgies. "Small is beautiful."

Acceptations et exclusions 

Et les anxieux? Eh bien, ce sont les exposants. Il n'y a pas de place pour tout le monde même si, avec la nébuleuse des annexes de la foire, on doit dépasser les 500 galeries. Le système fonctionne donc avec un système d'acceptations et de rejets. Je connais un marchand romand important qui a souffert, et souffre encore, de ne jamais avoir invité. Un autre m'a dit, il y a quelques jours, "cette année, nous ne sommes pas à Bâle" avec le ton qu'on met pour annoncer un décès dans sa proche famille. "Art/Basel" reste incontournable. "Il n'y a pas de meilleur parallèle qu'avec les trois étoiles du Michelin" expliquait Bruno Delavallade en 2009 dans le livre "Galeristes" d'Anne-Martin-Fugier, réédité ce printemps. 

Est-ce à dire que les plasticiens exposés sont destinés à tous entrer dans l'histoire? Bien sûr que non! Les médias ne parlent que des gagnants. Gerhard Richter: 20.000 francs par tableau en 1980, 20 millions aujourd'hui. Or il existe ici une infinité de perdants, du moins à long terme. Le pire, pour une perverse et édifiante exposition, serait de montrer tous les peintres retenus pour la première édition de 1970. Il y aurait aux murs beaucoup d'inconnus, certains ayant en plus mal vieilli. Le tri est parfois injuste. Sévère, il suit non seulement la mode, mais l'état financier du monde. Les Américains ont brillé dans les années 1960 avec la montée du dollar. Les Chinois sont soutenus à bout de bras par leurs milliardaires. Les premières grandes ventes indiennes ont suivi l'ascension économique qu pays. Le déclin de la France, sur le marché, n'est donc pas qu'artistique.

La Suisse bien placée

Voilà qui devrait rassurer les Suisses, au fond! Toujours dans le même livre "Galeristes", je trouve une autre remarque de Delavallade. "C'est fou le nombre d'artistes internationaux que peut produire ce petit pays de sept ou huit millions d'habitants!" Et d'artistes chers, du coup, parce qu'ils se trouvent sur la ligne magique reliant Berlin à New York en passant par Zurich. Combien ça vaut, au fait, un Urs Fischer aujourd'hui?

Pratique 

"Art/Basel", 10, Messeplatz, Bâle, pour le public du 19 au 22 juin. Tél. 058 200 20 20, site www.artbasel.com Ouvert de 11h à 19h. Photo (AFP): Une image de l'édition 2013 de la foire.

Prochaine chronique le mercredi 18 juin. Milan retrouve Bernardino Luini, sa star Renaissance. Une énorme exposition au Palazzo Reale. Le compte-rendu d'"Art/Basel" est pour le 19. La visite ne commence le mardi 17 qu'à 15 heures!

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