Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FLORENCE/Les Offices restent un musée bien malade

L'horreur! C'est le premier souvenir que les Offices, à Florence, laissent aux visiteurs. Elle leur rappelle l'interminable attente avant de pouvoir entrer. La file traditionnelle de ceux qui doivent passer à la caisse a beau eu se dédoubler, ces dernières années. Le nombre de ceux qui ont acheté leur e-billet est devenu si important qu'il ne s'agit plus d'un coupe-file. Il y a en plus les groupes avec guide, plus les porteurs de cartes journalières. Comment faire pénétrer tout ce monde dans une institution située au deuxième étage? En 2014, les Uffizi ont vendu 1.935.901 tickets... 

Le bâtiment jouxtant la Place de la Seigneurie cumule en fait les problèmes du Louvre et du château de Versailles. Ce «must» touristique (alors que la Palazzo Pitti, tout aussi riche en peintures de la Renaissance, reste déserté) occupe un bâtiment historique fragile. L'édifice remonte au milieu du XVIe siècle. Il a été conçu comme bureaux administratifs des Médicis par Giorgio Vasari (1). Il est devenu ensuite un musée, même s'il a presque toujours abrité des concentrations d’œuvres d'art. La visite pouvait s'en faire sur demande dès 1591.

Du tourisme chic au tourisme de masse 

Jusque dans les années 1970, tout est bien allé. Florence restait une destination chic, à dominante anglo-saxonne. Les Américains et les Anglais s'étaient d'ailleurs faits, de Bernard Berenson à John Pope-Hennessy, les historiens de l'art toscan. Le tourisme de masse est venu ensuite. Les files se sont allongées, tandis que se multipliaient les projets de réaménagement. Mais nous sommes en Italie. Les Uffizi ont en plus le malheur de relever de l'Etat central, et dépendre de Rome équivaut à avoir le cancer. C'est une maladie dont on ne se relève pas. Vous voulez un exemple? En 1998, le Japonais Arata Isozaki gagnait le concours pour une nouvelle entrée, située de l'autre côté, sur la Piazza Castellani. Eh bien le projet, approuvé en 2009, n'a toujours pas été exécuté! 

Notez que les problèmes ne sont pas tous extérieurs. A Florence même, les grenouillages se sont multipliés. Un vieille bique, Anna Maria Petrioli Tofani, avait ainsi décidé que les collections du musée déclinaient à partir des années 1580. Exit tout ce qui était postérieur à Caravage! La directrice s'est par ailleurs rendue célèbre, jusqu'à sa retraite tant attendue en 2005 (2), pour ses bisbilles avec le surintendant du Pôle des musées florentins Antonio Paolucci. Il suffisait que l'un affirme une chose pour que l'autre adopte le point de vue opposé. D'où une certaine paralysie.

Un étage supplémentaire 

En 1993, un attentat à l'italienne (c'est à dire inexpliqué) frappait les Offices, tuant au passage cinq personnes. C'était une raison pour arrêter les travaux autres que de restauration. L'Accademia de Venise, autre musée d'Etat, n'a pas eu la même excuse pour interrompre ses aménagements, entrepris en 1995 et toujours inachevés. Florence a dû attendre la nomination d'Antonio Natali, en 2007, pour aller de l'avant, en mendiant chaque euro. Il y a a deux ou trois ans a ainsi pu ouvrir le premier étage, montrant la peinture italienne de 1510 au début du XVIIe siècle. Une autre enfilade de salles révèle le fonds étranger. Quatre Rembrandt, dont un acquis par un Médicis en 1669 directement de l'artiste, Goya, Le Brun, Liotard (pensons à Genève) et j'en passe. 

Où en est-on cet été 2015, alors qu'on attend le nom de celui qui succédera à Natali après un concours international visant à renouveler la direction de 20 musées de la Péninsule (3)? A un certain désordre, pour ne pas dire un désordre certain. Au rez-de-chaussée, la chapelle San Pier Schereggio, qui abrite notamment les fresques d'Andrea del Castagno, a disparu du circuit. Le Cabinet des arts graphiques (4) se maintient à l'entresol. Au deuxième, tout va bien jusqu'à Botticelli. Cinq salles vouées à la fin du XVe siècle sont en restauration. Elles se sont vue concentrées en une seule, si visitée qu'elle ressemble à la gare de Bombay aux heures de pointe. La Tribune, qui regroupait jadis les chefs-d’œuvre médicéens, ne se découvre plus que de loin. Son sol de marbres est trop fragile.

Révolution culturelle 

La seconde partie du second étage apparaît en révolution culturelle. On ignore ce qui se trame mais Barocci a disparu, comme Rubens. Les grandes toiles ne rentrent en effet pas au premier, d'où quelques incohérences. Trois salles refaites se voient en préfiguration. La couleur étant à la mode, elles ont des murs rouge vif. L'une d'elles abrite une immense allégorie de Jacopo Ligozzi, offerte cette année par un marchand italo-anglais ayant sans doute des choses à se faire pardonner. La Salle des Niobides, qui abrite des antiques, demeure fermée sans explications (5). C'est le moment de descendre au premier après un passage à la cafeteria, qui a comme terrasse le toit de la Loggia dei Lanzi, avec vue panoramique sur la cité. 

Au premier, c'est l'enfilade des Andrea del Sarto, des Bronzino et des Raphaël. Elle s'arrête vers 1610 avec des caravagesques, sans qu'on précise pour autant où ira la suite. Au successeur du sieur Natali de décider. Il faudra aussi qu'il tranche pour la Collection Contini Bonacossi, logée dans un palais contigu. Léguée à l'Etat en 1969 par un galeriste gentiment sulfureux, elle va de Bellini à Goya en passant par Véronèse. Entrouvert quelques mois au public en 1993, le lieu a fermé ses portes. Il paraît qu'on peut faire une demande, comme on peut parcourir le Corridor vasarien unissant les Offices au Palazzo Pitti en enjambant l'Arno à la hauteur du Ponte Vecchio.

Rome tiré d'affaire 

On voit que les choses prennent leur temps, alors que le budget du Ministre de la culture Dario Francheschini, à force de coupes, atteindra bientôt le zéro absolu. La situation ne va pas mieux à la Pinacoteca Brera de Milan, ni à l'Accademia de Venise. On se demande comment le Palazzo Barberini de Rome a réussi à se tirer d'affaire. Le résultat est remarquable. Il faut dire que le projet, contrecarré par le Cercle des officiers, qui avait un droit de logement sur une partie de l'immeuble, remontait aux années 1980... 

(1) Le même Giorgio Vasari dont je vous parlais hier en tant qu'historien de l'art.
(2) La dame, mise à la retraite, avait pourtant demandé une prologation de mandat.
(3) Pour la direction de 20 grands musées, il n'y a pas moins de 1200 candidats sur-diplômés.
(4) Le Cabinet présente en ce moment Simone Cantarini, mort en 1648.
(5) La salle des Niobides, créée en 1779, a pourtant été rafraîchie récemment.

Photo (DR): La file devant les Offices. Il peut y avoir jusqu'à trois heures d'attente. La canicule a heureusement découragé bien des gens cet été.

Prochaine chronique le jeudi 20 août. On ne parle plus cette année que de "dad body". Une révolution esthétique?

 

 

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