Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FLORENCE/Le Palazzo Strozzi se penche sur l'art italien des années 45-70

Crédits: Succession Giulio Turcato/Palazzo Strozzi, Florence 2018/Affiche de l'exposition

Pour un changement, c'est un changement! J'avais laissé le Palazzo Strozzi en compagnie de la seconde génération des maniéristes florentins. Une exposition sur le XVIe siècle qui avait fait l'unanimité (positive, je précise) en 2017. Le revoici encore avec de la peinture italienne, certes, mais remontant cette fois aux années 1945-1970. La chose s'intitule «Nascita di una nazione», ce qui peut sembler étrange. Non seulement la nation existait auparavant, mais ces années marquent le moment où le pays s'internationalise après avoir vécu en vase clos au temps du fascisme. 

Vu d'ici, nous avons une étrange impression de l'art au Sud des Alpes. Jusqu'au XVIIIe siècle, c'est pour nous une floraison ininterrompue, avec des milliers d'artistes actifs partout et dans tous les domaines. Puis, après la mort de Giambattista Tiepolo en 1770, le rideau se baisse. La représentation est terminée. Elle ne reprendra que pour deux spectacles brefs. Le futurisme dans les années 1910-1920. L'«arte povera» dans les années 1960. Rien entre-temps, ou presque. Le devant de la scène a été occupé par Paris, puis par New York, avec une petite escale à Berlin.

Une époque méconnue 

Bien entendu, tout cela se révèle inexact, sinon faux. Nous le découvrons maintenant, à condition de traverser la frontière. Le néo-classicisme transalpin se révèle tout à fait honorable. Si les années 1820-1870 peuvent sembler un peu ternes entre Milan et Naples, le divisionnisme, puis le symbolisme y ont amené des temps forts. Après le futurisme, qui se prolonge entre nous soit dit jusqu'en 1945, les années mussoliniennes n'ont pas formé le désert dénoncé pour des raisons politiques. C'est un temps d'expériences et même d'audaces sur fond d'apparent classicisme. Les réhabilitations vont ici bon train. On voit aujourd'hui beaucoup Sironi, Morandi ou Carlo Carrà. 

Notre véritable méconnaissance concerne en fait la suite immédiate, dont le Palazzo Strozzi entend brosser le portrait de groupe. Tout commence, selon l'usage actuel, par des projections sur les murs de la salle d'entrée, qu'orne par ailleurs un énorme tableau de Renato Guttuso sur le Risorgimento. Pour ce communiste ardent, une résurrection nationale devrait succéder à l'autre, celle de 1860. On sait qu'il n'en sera rien. Les images d'actualités, où tout se retrouve volontairement mélangé, du plus politique au plus frivole, expliquent le pourquoi du comment. Il y a ici aussi bien la première émission TV du pays (elle semble tardive, 1954) que le concours de Miss Italie ou les Jeux olympiques de Rome. L'impression générale reste celle du fameux «boom» économique. Une prospérité désordonnée qui restera éphémère. Il va grosso modo (parlons italien) de 1958 à 1963.

Les gens connus chez nous et les autres 

Le visiteur peut ensuite passer aux œuvres, avec des noms internationaux connus, comme Alberto Burri ou Lucio Fontana, ou demeurés pour l'instant locaux. Paolo Scheggi, Salvatore Scarpitta, Mario Schifano, Giulio Turcato n'ont pas vraiment su se faire un marché mondial. La Biennale de Venise a pourtant repris, après avoir sauté deux éditions, en 1948. Peggy Guggenheim s'est installée à Venise en 1950, soutenant de nombreux jeunes Italiens. Il y a eu une mode de l'art contemporain, avec des galeries qui ont compté de Turin à Rome. Mais tout cela n'a pas suffi à créer le «buzz», comme l'art américain... précisément consacré par la Biennale de Venise en 1964. Ce dernier devient bien dès lors le rouleau compresseur. Il écrasera encore davantage la création française. L'exception est bien constituée par l'«arte povera», ou du moins certains de ses représentants: Manzoni. Penone. Merz. 

Jusque là, l'exposition, montée par Luca Massimo Barbero, avance bien. Elle propose même une magnifique salle blanche, avec un parquet peint et un vélum en guise de plafond. Tout s'y révèle «achrome», pour parler comme Piero Manzoni, mort à 29 ans en 1963. Et cela même si les œuvres ont un peu jauni en vieillissant. Alberto Viani se retrouve ici comme Enrico Castellani. Ce dernier est décédéé en 2017 à 87 ans. Je ne le savais pas. C'était pourtant le survivant d'une époque. Le dernier des Mohicans. Comme quoi, vu de Paris ou de Genève, ce n'était pas un événement.

Une fin précipitée 

Et puis, peu à peu, l'exposition déraille gentiment. Il y a bien une jolie salle dédiée à Domenico Gnoli, mort à 37 ans en 1970. C'était l'homme qui agrandissait sans mesure sur sa toile un col, un haut de robe ou toute autre partie de vêtement. Mais pour le reste, le commissaire a dû se rendre compte qu'il lui restait peu de place pour aborder la seconde partie des années 60, placées sous le signe de la «contestation» économique et politique. Mai 68 approche, reléguant les communistes mondains au placard. Le choc sera tardif, mais autrement plus rude en Italie, qui va vivre durant des années un terrorisme de gauche (et bien sûr un autre de droite). La «dolce vita» est terminée. Il faudra parcourir ces temps troublés à grandes enjambées avant de se retrouver à la sortie. 

Vous l'aurez compris. C'est intéressant. Cela montre des choses. Il y a des gens à découvrir. Cette «naissance d'une nation» ne remplit pas pour autant ses promesses. Sans compter que le cadre palatial convient aussi mal que possible au sujet. La Fondation Peggy Guggenheim a bien mieux réussi récemment en se concentrant sur la seule revue «Azimuth», publiée au début des années 60. A force de brasser les œuvres et les idées, on brasse du vent. Et à force d'inclure des choses et des créateurs, la machine finit par tourner à vide.

Pratique

«Nascita di una nazione», Palazzo Strozzi, piazza degli Strozzi, Florence, jusqu'au 22 juillet. Tél. 0039 055 264 51 55, site. www.palazzostrozzi.org Ouvert tous les jours de 10h à 20h, le jeudi jusqu'à 23h.

Photo (Palazzo Strozzi, 2018). Une toile de Giulio Turcato. Elle fait l'affiche de l'exposition.

Prochaine chronique le vendredi 11 mai. "Stil" au Musée National de Zurich.

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