Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FLORENCE/Le Museo Ferragamo tangue entre la mode et l'art. Une réussite

Crédits: Museo Ferragamo

Si Paris possède deux musées de la mode, Florence, qui ne constitue pourtant plus une capitale en la matière, en compte trois. Quatre même en ce moment, puisque le Palazzo Pitti propose, dans sa «Salla bianca», où se déroulaient des défilés dans les années 1950, une exposition Karl Lagerfeld. Tout le monde connaît l'ego du monsieur. Le lieu ne lui a pas suffi. Le parcours se termine donc dans dans la pinacothèque, où ses photos prennent place entre Raphaël, Rubens et le Titien. Une énorme toile étant en restauration, Monsieur Chanel a même introduit un triple autoportrait dans son cadre doré, histoire sans doute de combler un vide. N'épiloguons pas... 

Côté musées publics, Florence peut s'enorgueillir de La Meridiana, dans les jardins du Boboli. Ce petit palais possède de belles collections historiques, formées assez tardivement. Après le don gigantesque d'Umberto Tirelli (1928-1990), grand costumier du cinéma italien, l'institution a su s'attirer des garde-robes de célébrités, de la pop star Patty Pravo à celle de l'extravagante journaliste de «Vogue» Anna Piaggi. Ses expositions sont toutes très bien. L'endroit a de quoi séduire.

Gucci, un musée publicitaire 

Et puis il y a les firmes locales. Gucci, créé en 1921, en fait partie. La maison a voulu son musée, inauguré en 2011, et pas n'importe où. Il bouche la place de la Seigneurie, à côté du Palazzo Vecchio. Une pure affirmation de pouvoir, n'en déplaisent au «fashonistas» adeptes de cette maison pour le moins tapageuse. On se souvient du «porno bourge» inventé par son styliste Tom Ford dans les années 1990. Le public se rappelle moins, la mémoire humaine étant faillible, le crime crapuleux perpétré au sein de la famille Gucci. Je me demande pourtant si la coupable ne croupit pas encore dans une geôle italienne. Toute morale mise à part, le Museo Gucci souffre de la faiblesse de ses collections, présentées en été dans une température de congélateur. Rien, ou presque, n'a été conservé des articles maison d'avant 1970. 

Il n'en va pas de même pour le Museo Ferragamo, ouvert dès 1995. Salvatore, le fondateur, avait tout gardé de son activité jusqu'à sa mort prématurée en 1960. Il faut dire que le (beau) monde entier a défilé chez ce bottier, depuis qu'il a créé sa première boutique à Hollywood en 1923, avant de revenir à Florence en 1928. Il suffit de voir les formes alignées dans l'entrée de son musée. Les deux Hepburn (Audrey et Katherine) se retrouvent avec Judy Garland, Greta Garbo et Marilyn Monroe avant qu'on ne passe, avec ses successeurs (1), à Angelina Jolie ou Demi Moore. Ne vous étonnez pas, si au Palazzo Spini Ferroni de Florence ou dans les succursales, les prix enfoncent parfois ceux de Gucci. J'ai vu une ravissante collection de petits sacs en crocodile à assortir aux robes, avec leurs tons tilleul, fuchsia ou turquoise. Eh bien, ils coûtaient 9500 euro pièce!

De véritables expositions 

Le musée Ferragamo a été au départ pensé, alors que régnait encore Wanda, «la veuve de fer», comme un écrin pour plus d'un demi siècle de création. Et puis les héritiers de la marque, qu'ils ont introduite en Bourse il y a cinq ans, ont compris que cela ne suffisait pas. Il s'agissait d'en faire une vraie institution proposant chaque année une grande exposition thématique, en empruntant au besoin à Orsay ou à l'Ermitage.

C'est aujourd'hui le cas pour l'intéressant «Tra Arte et Moda» montrant, s'il en était besoin, à quel point leurs apports ont été réciproques depuis un siècle. Certains stylistes s'inspirent de l'histoire de la peinture, d'Alexander McQueen aux Dolce & Gabbana. D'autres se considèrent de nos jours comme des artistes à part entière. C'est le cas de Viktor & Rolf comme d'Hussein Chalayan. Ils sont en quelque sorte sculpteurs. Une couturière comme Germana Marucelli a déjà fait travailler des plasticiens, dont Paolo Scheggi, dans les années 1960. Elle renouvelait ainsi le geste de sa compatriote Elsa Schiaparelli. De celle-ci, le Museo Ferragamo peut ainsi présenter une icône, venue de Berlin. C'est son fameux tailleur de 1939, avec des boutons d'Alberto Giacometti dans l'exemplaire coupé pour Marlène Dietrich.

Des sculptures textiles 

Une forte partie de l'exposition, qui occupe toutes les caves du Spini-Ferroni, forteresse du XIIIe siècle plantée en pleine ville, au bord de l'Arno, est vouée au contemporain. Bref, à tous ceux qui, depuis Roberto Capucci dans les années 1970, ont cessé de faire des collections véritablement portables afin de lancer des idées et de trouver d'autres débouchés que la vente. Outre Victor & Rolf (qui arbore leurs créations, au fait?) et Hussein Chalayan, il y a toute une salle dédiée à l'Anglo-Nigérian Ynka Shonibare, né en 1962, avec des créations textiles récentes pour le moins bigarrées. Nous sommes ici dans l'expérimental. La couture est devenue un laboratoire. Plus besoin de s'inspirer de qui que ce soit. C'est de ces essais que doivent au contraire naître les nouvelles tendances. 

Nous voici avec cette réflexion très loin de l'exaltation d'une marque. De la simple publicité. C'est sans doute l'exemple à suivre. Un musée n'est pas un «show room». Après avoir montré avec brio les robes de Marilyn Monroe et celles de Greta Garbo, après avoir donné, avec «Equilibrium» un intelligent éloge du pied, le Museo Ferragamo peut ici se targuer d'une nouvelle réussite. 

(1) La maison est aujourd'hui dirigée par James, fils de Ferruccio et petit-fils de Salvatore et Wanda.

Pratique 

«Tra Arte e Moda», Museo Ferragamo, Palazzo Spini-Ferroni, piazza Santa Trinita, Florence, jusqu'au 7 avril 2017. Tél.0039 055 356 28 46, site www.ferragamo.com/museo Ouvert tous les jours de 10h à 19h30.

Photo (Museo Ferragamo): Quelques créations de Salvatore Ferragamo, qui se considérait comme un artiste, dans une présentation ultra spectaculaire.

Prochaine chronique le lundi 5 septembre. Lauanne va bientôt vivre au rythme du festival "BDfil". De la BD, pour une fois.

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