Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FLORENCE/La Meridiana se penche sur la mode italienne avec "Tracce"

Crédits: Valentina Silvestrini/Palazzo Pitti, Firenze 2018

Gigantesque, le Palazzo Pitti de Florence abrite toutes sortes de musées. Logique que l'un d'entre eux se voie dédié à la mode. La haute couture d'après-guerre a commencé à défiler ici en 1951. C'était dans la «Salla Bianca» du premier étage. Les collections se trouvent aujourd'hui plusieurs niveaux plus haut. On accédait jusqu'ici à la Meridiana, qui les accueille, par le jardin. C'était à la fois bucolique et simple. De nouveaux parcours obligent aujourd'hui le visiteur à passer par l'intérieur, tenant du labyrinthe. Seuls les plus tenaces ou les plus futés arrivent au but. Le lieu reste donc assez vide, alors que Florence se révèle toujours pleine comme un œuf à cette saison. A côté, la place Saint-Marc vénitienne tient presque du désert de Gobi. C'est dire. 

Le fonds du musée apparaît très riche. Il est alimenté, comme Galliera à Paris, par des donateurs (ou plutôt des donatrices), quelques achats bien conduits et les créateurs eux-mêmes. Il leur semble bon de se voir représenté dan une institution excédant le cadre national. Florence a atteint le niveau en la matière de Paris, Londres ou New York, même si son terreau reste l'Italie. Depuis toujours, les grandes clientes se sont habillées national, même si l'«autarcie» dictée par le régime mussolinien a disparu depuis 1945. Notons cependant que comme aux Etats-Unis ou en Suisse, des couturiers locaux ont reproduit sous licence quelques modèles parisiens.

Un parti "transversal" 

Il n'est pas question d'histoire du costume dans l'actuel «Tracce». Montée par Caterina Chiarelli et Mauro Linari, l'exposition se veut «transversale». Un horrible mot, très à la mode. Il fait partie des clichés actuels avec «participatif», «radical», «disruptif» ou «décalé». Découvert au sommet des escaliers, le panneau explicatif fait tomber les chaussettes, qui sont après tout des accessoires de mode. Je cite en abrégeant à la fois mon texte et vos souffrances. Il s'agit d'établir des interactions en utilisant les différents langages de l'art pour aboutir à une lumière nouvelle et différente. Comment est-ce possible? Très simple. Les commissaires ont choisi dans les réserves des objets d'art. Ils servent de «témoins silencieux», à commencer par les deux nus masculins (avec des drapés tout de même!) d'Emilio Ambron réalisé en 1927 montrés face au panneau introductif. 

Je vous rassure tout de suite. En dépit de ses rodomontades culturelles (ou de ses prétentions si vous préférez), «Tracce» reste très classique. Le parti «non historique» s'explique par la présence de vêtements remontant tous au XXe siècle. La seconde moité de préférence. Quant aux œuvres d'art, elles semblent surtout là pour faire joli. Aux Arts décoratifs de Paris, il y a en d'ailleurs presque toujours pour pimenter les présentations de mode. Rien de nouveau sous le soleil, donc. L'observateur n'en fera pas moins quelques découvertes. La plus intéressante est celle de deux portraits mondains d'Alberto Magnelli remontant à 1913. Avant de produire des toiles révolutionnaires avec leurs aplats cubisants colorés dès 1914, l'Italien a donc peint cela.

Haut de gamme 

Pour le reste, c'est un défilé haut de gamme avec des créations sortant avant tout des ateliers de couture. Le parti-pris des commissaires se révèle donc inverse de celui de l'actuelle exposition du Palazzo Reale de Milan "Italiana", dont je viens de vous parler (1). Celle-ci se concentre avec le prêt-à-porter, symbole de la révolution vestimentaire des années 1970. Ici, nous restons dans le luxe. Les visiteurs reconnaîtront ou découvriront Irene Galitzine. Emilio Pucci, Roberta di Camerino (2) ou, histoire de faire international, Issei Myiake et Comme des Garçons. Le tout se voit développé par thèmes. Les robes se reflètent dans des socles en métal chromé brillant de mille feux sous les projecteurs. Sujets très sages eux aussi. Ils vont des pois à l'abstraction graphique en passant par le noir et rouge. Rien de décoiffant, vous serez d'accord avec moi. 

Ces rubriques permettent aux décorateurs de construire d'habiles compositions. Tout se retrouve équilibré, comme dans une nature morte. Certains costumes plus discrets servent de faire-valoir aux pièces extravagantes. Dans la salle noire et rouge, par exemple, les robes restent sombres et de bon goût, sauf deux. Il y a tout d'abord l'ensemble du soir «Damnation» écarlate d'Alma Maria Lami de 1956. Une tenue que sa propriétaire n'a guère dû arborer que deux ou trois fois, vu son impact visuel. L'autre est signée Roberto Capucci et remonte à 1982. Capucci n'avait alors pas encore renoncé aux collections, à la publicité et aux défilés afin de se concentrer sur quelques grandes clientes amies, ce qui lui a permis de se voir invité comme artiste par la Biennale de Venise en 1995. Dans une autre salle, le boléro entièrement pailleté d'une vue de Florence pour Moschino n'est pas mal non plus dans le faste. Surtout à Florence!

Processus en cours 

Très réussi au final, «Tracce» entre dans l'accord conclu en 2015 afin de faire rayonner la Meridiana. Il regroupe les Offices, le Centre florentin de la mode italienne et Pitti Imagine. Tout a commencé avec un atroce ensemble de photos dues à Karl Lagerfeld. L'an dernier, le public a pu admirer le «Museo efimero della moda» conçu pour le Pitti par Olivier Saillard, qui restait alors le directeur du Palais Galliera à Paris. Un accrochage magnifique. Si Saillard est loin, Eike Schmidt, l'actuel directeur des Offices-Palais Pitti, a également rendu son tablier (un autre accessoire de mode). Il part bientôt pour Vienne. Il faut se demander quel sera l'avenir de la Meridiana dans une ville ou trop de musées privés et publics ont ouvert ces dernières années. 

(1) «Italiana» demeure visible jusqu'au 6 mai.
(2) Roberta avait à côté de la place Saint-Marc de Venise un superbe magasin actuellement occupé par Dior.

Pratique

«Tracce», Meridiana, Palazzo Pitti, 1, piazza de' Pitti, Florence, jusqu'au 31 décembre. Tél. 0039 055 294 883, site www.uffizzi.it/palazzo-pitti Ouvert du mardi au dimanche de 8h15 à 18h50.

Photo (Valentina Silvestrini/Palazzo Pitti, Florence 2018): La robe "Damnation" rouge et son environnement noir.

Prochaine chronique le vendredi 20 avril. Retour au pays avec Genève Enchères.

 

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