Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FLORENCE/La Meridiana du Pitti laisse des "Tracce" au fil de la mode

Crédits: Palazzo Piti, Florence 2018

On ne change pas un cheval gagnant, dit l'adage. L'équipe de «Tracce», à la Meridiana du Palazzo Pitti, est donc repartie pour un second tour de piste. Depuis juillet et jusqu'à la fin de l'année elle présente une nouvelle série de vêtements dans ce musée du costume taillé dans un ancien petit palais de la famille royale italienne. C'est à peine si les vitrines ont été changées de place. Quant aux podiums miroités sur lesquels se reflètent les robes (on reste ici très loin de la parité des sexes), ils sont restés en place. Mesure d'économie sans doute dans cette annexe du Pitti et des Offices. Il faut aussi dire qu'Eike Schmidt, qui dirige tout ce bastringue, doit être en partance pour Vienne, où il va diriger le Kunsthistorisches Museum. Les Offices risquent bien de rester sans véritable tête pensante (et dépensante) pour quelque temps. 

Faut-il s'en plaindre? Pas du tout! A partir de collections magnifiques, Caterina Chiarelli, Simonella Condemi et Tommaso Lagattola ont réussi un parcours sans faute. «Tracce» entend cette fois «se laisser glisser par la mode.» Autant dire que le cheminement, plutôt sinueux, se fait au fil de la pensée et de l'aiguille. Un petit changement cependant par rapport à la première édition, qui a eu lieu ce printemps et dont je vous ai parlé en avril. Les trois commissaires ont voulu favoriser le prêt-à-porter (de luxe, tout de même), et non la haute couture. C'est du moins ce qu'ils promettent à l'entrée. On ne peut cependant pas dire que le stupéfiant costume blanc conçu en 1986 par Roberto Capucci pour «La Norma» joue la carte de la banalité. Cet amas de voiles blancs avec traîne remplit à lui seul une pièce du palais. Une chambre qui n'est pourtant pas de petite taille.

Gianfranco Ferré remis en selle

Comme je vous l'ai dit, tout se base sur des collections qui vont sans cesse s'enrichissant depuis 1983 par achats ou mieux encore par donations. Celle du costumier de cinéma et collectionneur Umberto Tirelli sert de base. Il y a ensuite eu des garde-robes, allant de Patti Pravo (la Sylvie Vartan italienne) à la journaliste de mode Anna Piaggi. Se sont ajoutés les dons des couturiers et stylistes. Ils tiennent à se voir représentés dans cet équivalent du Palais Galliera ou de Victoria & Albert à Londres. C'est devenu bon pour leur image. Celle-ci tient cependant à se populariser. J'ai ainsi noté, dans «Tracce 2», un peu de Fiorucci. Vous savez. Cette marque ultra bon marché des années 1970. Elle fait du reste l'objet d'une grande rétrospective en ce moment à la Ca Pesaro de Venise. Je vous en ai dit du bien en août. 

Sous des projecteurs habilement disposés afin de mettre en valeur les robes sans endommager les tissus, le trio de commissaires semble butiner dans le fonds du musée. En fait, il favorise mine de rien certains créateurs. Il y a tout d'abord Gianfranco Ferré (1944-2007), un peu oublié depuis que sa maison a fermé et que les créations de Dior (dont il a plusieurs années dirigé la conception) ont passé dans d'autres mains. C'est un prêt à porter presque tapageur, avec plein de broderies et d'incrustations. Du spectaculaire remplissant les yeux et vidant les porte-monnaie. Une élégance qui semble déjà d'un autre temps. La fin d'une tradition à l'italienne, avant qu'elle ne fasse place aux vulgarités de Versace ou de Dolce & Gabbana. Une mode pour dames bien loin du «porno bourge» de Tom Ford pour Gucci.

Les délires de Roberto Capucci 

Il fallait aussi exhumer des noms. C'est là une des tâches incombant à un musée. Qui se souvient de Mila Schön ou de Jole Veneziani qui, contrairement à ce que son nom pourrait faire supposer, exerçait à Milan et non à Venise? Il y a aussi du Pucci, dont LVMH n'est pas parvenu à relancer la marque, ou du Ken Scott. Comme nous sommes à Florence, l'équipe au pouvoir a aussi ressorti du purgatoire Alma Maria Lami. J'avoue ne jamais avoir entendu parler d'elle avant la première partie de "Tracce", qui avait retenu de sa main une stupéfiante robe du soir rouge pétard. La dame a connu son heure de gloire sur les bords de l'Arno dans les années 1950. Il faut dire que les «fifties» commence à se faire vieilles. 

Le plus spectaculaire de cette exposition, qui reste transalpine à l'exception d'un zeste de Chanel, d'un soupçon d'Alaïa et d'une larme de Dior, reste cependant la contribution de Capucci. Etrange carrière que celle de ce petit bonhomme, à la tête d'une maison de couture à 21 ans! Il a commencé comme tout le monde avec des collections, des défilés, des campagnes publicitaires et des parfums. L'Italien a même eu pignon sur rue à Paris de 1962 à 1968. D'une rare élégance, ses modèles exigeant des acheteuse à la fois riches, sublimes et squelettiques ont peu à peu fait place à une explosion lyrique. C'est devenu de la sculpture sur étoffes. Aujourd'hui âgé de 87 ans, le créateur a peu à peu renoncé à produire régulièrement. Plus de podium. Fini les mannequins. Rien que des robes hallucinantes imaginées pour des mariages ou des clientes amies, du genre Marella Agnelli. Il s'est mi à exposer au lieu de défiler. Quand il m'avait expliqué que c'était finalement le système le plus satisfaisant et le plus rentable, c'était à la Biennale de Venise du centenaire en 1995, où il avait été invité. 

Caterina Chiarelli, Simonella Condemi et Tommaso Lagattola n'ont pas hésité à le mettre en vedette dans leurs «Tracce» avec des robes encore classiques des années 1960 et quelques folies postérieures. Mais avouez que là, on se situe à des années lumière du prêt à porter. D'abord, c'est unique. Ensuite, cela doit de révéler affreusement cher. Enfin, à mon avis, tout cela reste ab-so-lu-ment importable. Mais quelle importance?

Pratique 

«Tracce», Meridiana, Palazzo Pitti, 1, piazza de Pitti, Florence jusqu'au 31 décembre 2018. Tél. 0039 055 294 83, site www.uffizi.it/palazzo-pitti Ouvert du mardi au dimanche de 8h15 à 18h50.

Photo (Palazzo Pitti, 2018): La robe imaginée par Roberto Capucci pour "La Norma" en 1986.

Prochaine chronique le jeudi 25 octobre. Le Mamco expose des carnets uniques à la Fondation Bodmer de Cologny.

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