Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FLORENCE/La Casa Buonarotti raconte la vie de Mathilde de Toscane

Crédits: DR/Biblioteca Vaticana

J'ignore si les jeunes génération vont encore à Canossa. L'expression me semble dater. Il faut dire qu'elle remonte au Moyen Age. En 1077, le jeune empereur romain-germanique Henri IV (aucun rapport avec l'Henri IV français) dut se rendre dans ce château, situé à 30 kilomètres de Parme, afin d'obtenir le pardon du pape. Il faut dire que Grégoire VII l'avait excommunié, ce qui était assez gênant. Le souverain attendit trois jours, les pieds nus dans la neige et la tête couverte de cendres, avant que le pontife veuille bien l'accueillir. Il fit alors toutes sortes de promesses, mais vous savez comment sont les rois. Il comptait bien n'en tenir aucune. 

Le château n'appartenait pas au pape, mais à son plus fidèle soutien, Mathilde de Toscane. C'est à cette dame que la Casa Buanarotti de Florence consacre aujourd'hui une exposition, présentée au rez-de-chaussée. La dame est morte le 24 juillet 1115. Il s'agissait de marquer un neuvième centenaire. Mais vous savez comment sont les musées. Ils ont toujours un an de retard. La commissaire Michèle A Spike devait réunir les œuvres et les documents. Il faut dire qu'il y a là des prêts étonnants. Le visiteur reste stupéfait de voir le nombre de lettres originales signées par Mathilde, après si longtemps. Une étonnante calligraphie autour d'une croix, sous un texte calligraphié par un scribe. La comtesse était très pieuse, comme presque tout le monde à cette époque. On était parfois hérétique au XIe siècle, mais jamais athée.

Le XIe siècle comme si vous y étiez

L'exposition raconte surtout une vie. Et quelle vie! A côté, le plus tumultueux des feuilletons télévisés ferait pâle figure. Il faudrait du reste plusieurs saisons et une interprète de choc pour raconter la vie de la comtesse de Toscane, décédée à 69 ou 70 ans, ce qui semblait très âgé à l'époque. Guerres sanglantes, trahisons infâmes, mariage secret, enlèvement de pape, antipape, époux contrefait et victoire miraculeuse, alors que tout semblait perdu. Il y a là tous les ingrédients, «happy end» compris, servant à donner des superproductions sur fond de monde en train de changer. Autant en emporte le vent... 

Mathilde est née vers 1045 à Mantoue. C'est la fille de Boniface III de Toscane et de Béatrice de Bar. De très grands seigneurs dont les possessions comprennent, outre la Toscane, Crémone, Mantoue, Ferrare, Modèle, Reggio et le comté de Briey. En 1052, son père est tué lors d'une chasse. Difficile de parler d'accident. Son frère et sa sœur passent l'arme à gauche dans des conditions troubles. Sa mère épouse quelques années plus tard Godefroid II de Basse-Lotharingie. Il pourra garantir les droits de Mathilde, exclue comme fille par un empereur germanique. Ce dernier n'a pas été consulté pour ces noces, à vrai dire hostiles à son pouvoir, et c'est le début d'une bagarre d'un demi-siècle.

Le soutien de l'Eglise et du peuple 

Je vous passe les détails. Mathilde se marie avec Godefroid le Bossu (fils de Godefroid et de sa première épouse), s'enfuit en Italie et lutte contre l'empereur avec maman, puis toute seule. La jeune femme, qui a le sens des réalités, sait qu'elle peut s'appuyer sur le pape, à qui les empereurs contestent le doit de nommer les évêques (on parle en termes savants de «Querelle des Investitures»). Elle réalise aussi qu'un pouvoir nouveau se dessine. Il s'agit des communes formées par les habitants des villes, à qui elle peut conférer certains droits contre un soutien indéfectible. Et puis, il y a aussi l'aspect juridique. Les Romains, puis l'empereur byzantin Justinien au VIe siècle, reconnaissaient la possibilité pour les femmes à hériter. Il faut développer la notion de droit. Il en sortira à terme l'Université de Bologne, la première des temps modernes. 

Entre deux épisodes militaires ou théologiques, le nouveau pape Grégoire VII entendant réformer l'Eglise, Mathilde modernise ses états, pour autant que le mot ait un sens à l'époque. Les pèlerins ont besoin de routes sûres, qu'emprunteront ensuite les marchands. Il s'agit de les construire. Dans la foulée, la souveraine fait aussi jeter les premiers ponts de pierre depuis la chute de la Rome antique. Il faut dire que Mathilde est riche. Très riche. Elle arrive au moment où l'Occident connaît une véritable renaissance économique après des siècles plutôt obscurs. La dame lance donc un programme de constructions d'églises et de châteaux. Il subsisterait (je n'ai pas recompté) les ruines de 22 de ces derniers, dont Canossa.

Une tombe du Bernin au Vatican 

Mais la politique reprend parfois le dessus. Il faut assiéger ou fuir. A 43 ans, pour avoir un homme à la tête de ses troupes, Mathilde épouse Wolf III de Bavière, 17 ans. Ce ne sera une réussite ni conjugale, ni militaire. Après avoir remporté une victoire qualifiée par sa propagande de miraculeuse (le brouillard avait permis à son armée d'avancer incognito) et quelques revers sanglants, la «grande comtesse» meurt en 1115 en laissant ses domaines à la papauté. Elle est restée ensevelie à Saint-Benoît-de-Polirone jusqu'en 1632. Le pape Urbain VIII l'a alors fait transférée à Saint-Pierre-de-Rome, où elle fut la première femme admise à avoir une tombe. Dessinée par Le Bernin, cela va de soi. On faisait à l'époque bien les choses au Vatican. Il y a d'ailleurs l'esquisse du monument funéraire à la Casa Buanorotti. Magnifique! 

Cela dit, pourquoi Mathilde dans la demeure élevée à Florence par les héritiers de Michel-Ange? Réponse dans la dernière salle. Issu d'une famille patricienne, le sculpteur lui était apparenté. Un noble des années 1530, lui-même lié à la femme d'Etat, le lui avait révélé. Il lui donnait d'ailleurs du «cousin». Le rapport est mince, mais il y en a tout de même un. Il n'existe en effet aucun descendant direct des deux mariages (ratés) de la «grande comtesse». Son unique fille est morte enfant.

Pratique 

«Matilda da Canossa, La donna che mutò il corso della storia», Casa Buonarotti, 70, via Ghibellina, Florence, jusqu'au 10 octobre. Tél. 0039 055 241 752, site www.casabuonarotti.it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 17h.

Photo (DR/Bibliothèque du Vatican): Un manuscrit contemporain de Mathilde la montrant avec le pape et Henri IV agenouillé.

Prochaine chronique le vendredi 23 juin. Changeement de personnage. Le Mudac raconte à Lausanne "Le monde d'Hergé".

 

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