Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FLORENCE/John Currin met une note kitsch au bien méconnu Museo Bardini

Crédits: John Currin/Galerie Gagosian

Connaissez-vous le Museo Bardini? Savez-vous qui est John Currin? Non? Eh bien, vous pouvez boucher ces deux lacunes à la fois en visitant à Florence l'exposition proposée cet été par une institution il est vrai peu connue. C'est le grand paradoxe de la cité toscane. Des touristes acceptent d'y faire jusqu'à cinq heures de queue devant les Offices (août a marqué cette année un nouveau record en la matière), alors qu'ils ont à disposition des musées magnifiques où il n'y a pas un chat. Pour visiter le Museo Horne fondé en 1911 par un Anglais qui aurait plu à l'écrivain Henry James, Herbert Percy Horne, la caissière m'a ainsi appelé un gardien pour ouvrir les salles... 

Mais revenons à Currin. C'est un peintre américain, né dans le Colorado en 1962 et élevé au Connecticut. L'homme n'a suivi aucune école d'art. Il a préféré prendre les cours d'un Ukrainien on ne peut plus traditionnel, Lev Meshberg. Autant dire que l'artiste possède une solide technique, d'abord mise au service d'une série de portraits. Tous dérivent de photos de filles publiées dans l'annuaire d'une école huppée. Dans les années 1990, le débutant a ensuite donné des scène de (mauvais) genre. Elles mettent en scène des adolescentes à gros seins. Le politiquement correct n'avait pas encore opéré trop de ravages. Déjà connu, Currin a alors rencontré son alter ego Rachel Feinstein, une dame donnant dans la sculpture néo-baroque un peu kitsch. Ils se sont mariés et ont eu trois enfants. Le conte de fées «made in USA», puisqu'il s'est assorti du succès médiatique et financier. Peut-être devrais-je parler de «comptes de fée».

A l'école de la Renaissance 

L'actuelle exposition illustre la nouvelle manière de Currin. Lassé du «camp» (ou kitsch, mais je ne voulais pas me répéter), l'homme est parti depuis quelques années sur les traces des maîtres de la Renaissance italienne. Il produit ce que l'on appelait naguère de la «peinture cultivée», même s'il donne peu de citations littérales. Notons cependant que le nu féminin rond, qui semble se refléter sur un miroir bombé, sort tout droit du célèbre autoportrait peint en 1524 par le Parmesan et aujourd'hui conservé à Vienne. Il y a d'autres références, mais elles se font plus discrètes. 

Currin réalise peu de tableaux par an. Il ne fait pas travailler une multitude de petites mains, comme Jeff Koons. Autant dire que ses stratégies de marché sont différentes. L'Américain a le galeriste qu'il faut. Il est chez Larry Gagosian. Celui-ci l'expose peu, par la force des choses. Je n'ai par exemple jamais vu de Currin à «Art/Basel». Ses créations sont vendues à l'avance aux amateurs. Vous vous inscrivez. Vous savez que vous devriez vous voir servi en 2018 ou en 2019. Vous ignorez en revanche ce qui finira chez vous. Estimez-vous déjà content d'avoir obtenu quelque chose. Currin est devenu un nom pour «happy few», comme Glenn Brown. Un Anglais aujourd'hui montré par la Fondation Vincent van Gogh d'Arles (dont je vous ai déjà parlé), qui s'inspire de Rembrandt comme de Greuze. Brown est du reste aussi «managé» par Gagosian.

Un musée fait de fragments assemblés

La quinzaine d’œuvres prêtées se fond bien dans les salles, aux murs bleu roi, du Museo Bardini, une vaste construction néo-Renaissance imaginée par l'antiquaire Stefano Bardini. Artiste au départ, mais sans succès, Bardini (1836-1922) s'était vite découvert une vocation de marchand. Il a alimenté le commerce au moment une partie du centre de Florence a été sottement démolie pour en faire une capitale digne du nouveau royaume d'Italie (1). Bardini a copiné avec Willem von Bode, le légendaire créateur des musées de Berlin. Il a approvisionné le jeune Victoria & Albert de Londres. Il a beaucoup vendu à Isabella Gardner, qui se faisait construire un palais gothique vénitien (il existe toujours) en plein Boston. 

Bardini se situe dans l'histoire de l'histoire de l'art à un point névralgique. Il arrive au moment où le scientifique se substitue à l'esthétique pur. Il s'appuyait ainsi sur une solide documentation. Celle-ci devait impressionner le jeune Bernard Berenson, qui sera le grand historien de l'art toscan de 1910 à 1950. Les mauvaises langues ont toujours affirmé que son musée, où il recréait des ambiances en rapprochant des éléments hétéroclites, était formé d'invendus. Voire d'invendables. Il n'en reste pas moins que cette reconstitution, restaurée il y a quelques années, constitue un jalon dans l'histoire du goût. On est à mi-chemin entre le musée actuel et la demeure hollywoodienne d'une star du muet, genre Rudolph Valentino. On voit ainsi que Currin se retrouve ici tout à fait à sa place. Il s'est calé dans le décalé. 

(1) Florence n'a été que quelques années capitales de l'Italie (1864-1871).

Pratique

«John Currin», Museo Bardini, 37, via dei Renai, Florence, jusqu'au 2 octobre. Tél. 0039 055 234 24 27, site www.museicivicifiorentini.comune.it Ouvert du vendredi au lundi de 11h à 17h.

Photo (John Currin/Galerie Gagosian): Le portrait de John Currin faisant l'affiche.

Prochaine chronique le dimanche 21 août. Le Kunsthaus de Zurich révèle Hans Jakob Oeri, né en 1782.

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