Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FLORENCE/Ferragamo expose sur un grand pied

Il existe plusieurs étapes dans l'ascension sociale d'une firme spécialisée dans le luxe. La première consiste à multiplier les succursales dans les villes les plus chics. La seconde est l'élaboration de soirées, où les pique-assiettes se bousculent autour d'une brochette de "people". Vient ensuite le soutien à des événements sportifs élégants (tennis, voile...). Arrive enfin le musée, temple dédié à l'histoire de la maison. Il faut si possible que cette dernière soit alors presque centenaire. 

Il existe donc des musées dédiés à Saint Laurent ou à Dior. Cartier a préféré le système de la collection itinérante, pour laquelle les pièces les plus prestigieuses exécutées depuis le XIXe siècle ont rachetées non pas à prix d'or, mais à prix de diamant. Florence abrite deux institutions de ce type. L'une, immense et souvent déserte, parle de Gucci sur la place de Seigneurie. L'autre, plus fréquentée, tourne autour des chaussures de Salvatore Ferragamo (1898-1960). Créé en 1995, agrandi dès 2006, ce lieu occupe le sous-sol du Palazzo Spini Feroni, au bord de l'Arno. Difficile de trouver une meilleure adresse que cette forteresse médiévale, acquise par le bottier en 1938!

Le bottier des stars 

Mais peut-être un peu d'histoire s'impose-t-il, au cas où vous ne seriez pas client(e) de la maison. Ferragamo naît pauvre, onzième de quatorze enfants, en 1898. Il émigre adolescent aux Etats-Unis, où il devient cordonnier, puis chausseur. Entreprenant, il ouvre une boutique. La chance lui sourit dès 1923. Cecil B. DeMille lui confie l'exécution des sandales de sa super-production biblico-hollywoodienne "Les dix commandements" (dont il fera un "remake" en 1956). L'Italien est lancé. Il travaille pour les stars, avant de rentrer au pays en 1927. Il garde cependant des contacts avec le cinéma. Il invente ainsi, au fil du temps, des modèles pour Greta Garbo, Judy Garland, Audrey Hepburn ou Marilyn Monroe. 

Salvatore s'éteint en 1960. Sa dynamique veuve Wanda prend les commandes au nom d'elle-même et de leurs six enfants. Il s'agit d'une entreprise familiale à tous les sens du terme. Avec une limite, tout de même. La règle veut que trois descendants seulement entrent dans la maison, d'où une compétition fratricide. Le succès reste au rendez-vous. En 2007, Ferragamo avait un chiffre d'affaires de 630 millions d'euros. Il était, après introduction en bourse courant 2011, de 1,258 milliard d'euros en 2013 (hôtellerie et voiliers de luxe compris). Il y a largement de quoi financer un musée...

Greta et Marilyn

Celui-ci est né d'une exposition, qui a parcouru le monde dans les années 1990. Je me suis souviens de l'avoir vue au Victoria & Albert Museum de Londres. C'est le succès rencontré qui a incité à aménager les sous-sols du palais. Autant dire qu'il ne s'agit pour une fois pas d'un acte volontariste. Les débuts ont tourné autour des œuvres du maître. Puis, le champ s'est élargi. Le Palazzo Spini Feroni a présenté des expositions de niveau international. L'une d'elle rassemblait la garde-robe privée de Greta Garbo. Plus récente (2012-2013), une autre regroupait les vêtements de cinéma de Marilyn Monroe. Un gros succès médiatique. 

"Equilibrium", qui a commencé sa carrière en juillet 2014, marque une avancée supplémentaire. L'institution privée marche cette fois sur les brisées des musées d'Etat. Tout part bien sûr des recherches de Salvatore Ferragamo, qui s'est beaucoup intéressé à l'anatomie du pied, complexe réseau d'os, de muscles et de tendons. Les commissaires Stefania Ricci et Sergio Risalati ont ensuite extrapolé. Le champ exploré se révèle immense. Une salle le montre bien. Deux australopithèques reconstitués, les premiers bipèdes humains, regardent le film où l'astronaute Neil Amstrong pose un pied sur la Lune.

Des Romains à Picasso

Sur le thème du pied, de la marche et bien sûr de l'équilibre, le parcours passe du funambule Philippe Petit et à la performeuse Marina Abramovic, avec un détour par le vidéaste Bill Viola. L'art classique n'est pas oublié. Un pied de bronze doré, survivant d'une statue romaine, se retrouve aux côtés d'un autre, coulé par Henri Matisse. Picasso, Kandinsky, Calder, Klee ou Degas se trouvent au menu, dont le dessert consiste en quelques-unes des créations les plus étonnantes de Salvatore Ferragamo. La boucle se retrouve ainsi bouclée. 

Il a fallu beaucoup emprunter. L'Ermitage de Saint-Péterbourg comme le Musée d'Orsay ont envoyé des œuvres. On n'ose imaginer le budget d'une telle réunion, par ailleurs intelligente et très réussie sur le plan plastique. Mais comme je l'insinuais plus tôt, les Ferragamo disposent tout à fait des moyens financiers nécessaires.

Pratique

"Equilibrium", Museo Ferragamo, Palazzo Spini Feroni, piazza Santa Trinita, Florence, jusqu'au 12 avril 2015. Tél. 0039 055 356 24 55, site www.ferragamo.com/museo/it Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. Photo (Frerragamo): Les souliers "arc-en-ciel" créés pour Judy Garland. L'équilibre ne reste pas toujours aisé!

Prochaine chronique le mardi 30 septembre. L'Ecole de chimie genevoise s'est refait une beauté. Visite et questions.

 

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