Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FLORENCE/Carlo Dolci reçoit son hommage au Palazzo Pitti

Ses personnages ont les mains jointes ou croisées sur la poitrine. Des yeux, levés au Ciel, semblent couler quelques larmes. Avec Carlo Dolci (1616-1687), qui fait aujourd'hui l'objet d'une grande rétrospective au Palazzo Pitti, nous ne quittons guère la sacristie. Le peintre florentin incarne le courant de dévotion qui monte impitoyablement à la cour des Médicis au XVIIe siècle. Cette famille de paillards et de fornicateurs se mue alors en communauté religieuse, ou presque. Notons cependant qu'il s'agit là d'un courant européen. A Turin ou à Versailles, vers 1680, on se veut d'une piété aussi exigeante qu'intolérante. Et en ville, on n'en finit pas de créer des couvents... 

Carlo Dolci n'avait sauf erreur jamais fait l'objet d'une exposition. Ou alors, elle remonte loin dans le temps. Ses œuvres ne semblent pourtant pas difficile à rassembler. Les collections florentines en regorgent pour une bonne raison. L'artiste répondait à la religiosité de la grande-duchesse Vittoria della Rovere, qui lui commanda nombre de toiles d'un format assez moyen. Célèbre pour sa lenteur (son premier biographe Baldinucci assure qu'il était capable de mettre des semaines pour exécuter un seul pied), Dolci n'a presque jamais réalisé de tableau d'autel. Pour ce qui est des fresques, il ne fallait pas y penser. Il donnait l'équivalent de la «peinture fine», si appréciée par les Hollandais à la même époque. Le temps c'est de l'argent. Acheter ce genre d’œuvres supposait donc beaucoup d'argent.

Des fleurs surréelles

Le Florentin avait été l'élève de Jacopo Vignali. Il se situait ainsi dans la tradition toscane d'une peinture dessinée avant d'être brossée. Une peinture statique. Le contraire de Venise. Le débutant va ainsi développer un art cristallin. Ses figures semblent faites en ivoire. Elles n'ont rien de l'humanité quotidienne. Quant aux fleurs et au tissus, dont le rendu se révèle d'un relief étonnant, ils paraissent surréels. Le spectateur ne sent jamais le pinceau. Ajoutez à cela des couleurs rares et étonnantes, et vous aurez des créations idéalisées, à l'opposé de celles du Caravage. Il n'y se trouve d'ailleurs aucun clair-obscur chez Dolci. Tout baigne ici dans une lumière céleste. 

Très pieux lui-même (il réalisait un «Christ aux épines» chaque année, au moment de Pâques), Dolci a connu un succès fou de son vivant. L'homme a dû s'étonner parfois de celui-ci. Il était normal en terre de Contre-Réforme. Mais, dès les années 1660, les Anglais qui découvraient le «Grand Tour» à travers l'Italie «mère des arts» se mirent à rechercher ses œuvres et à lui commander leur portrait. Ils repartaient avec du Dolci dans leurs malles. Or ces Anglais étaient pour la plupart sinon protestants du moins anglicans. Ils agissaient donc en esthètes.

Une sélection représentative 

Relayé par de nombreux collaborateurs (dont sa fille Agnese Dolci), ce triomphe se vit compromis vers 1680. Florence, où Piero da Cortona avait pourtant réalisé des plafonds au Palazzo Pitti, se mit enfin au baroque. La peinture se devait de devenir légère et enlevée. Luca Giordano, qui travaillait de Naples à Venise en attendant de partir pour Madrid, se vit invité en 1682. Et ce fut, selon la légende, le drame. Dolci découvrait que le «fa presto» réalisait, plutôt bien, en cinq heures ce qui lui prenait des mois. Il en fit une dépression. Son temps était passé. Il mourut ainsi en janvier 1687. 

Montée par Anna Biscaglia et Sandro Bellesi, l'exposition occupe non seulement l'immense «Sala bianca» du Palazzo Pitti, vouée aux expositions après avoir servi aux défilés de haute couture dans les années 1950. Elle a annexé les pièces voisines. Il y a en effet là une centaine d’œuvres, dont 70 Dolci. Tout le monde a prêté. Les dessins viennent par exemple du Louvre, de Londres, du «Met», de Lille ou de Hambourg. Les différents genres pratiqués par Dolci se retrouvent du coup représentés. Il y a notamment des effigies, dont celle particulièrement belle de son collègue Stefano della Bella, exécutée à 15 ans en 1631. Plus l'autoportrait tardif, où Dolci tient son autoportrait dessiné. Une feuille qui est accrochée juste à côté. C'est vraiment anthologique. Dommage que certaines toiles, crasseuses, n'aient pas été nettoyées pour l'occasion.

Du côté de Pierre et Gilles

Cet art ultra-catholique peut sembler très daté. Ses dérivations mèneront au pire style saint-sulpicien au XIXe siècle. On aurait pu logiquement craindre le désintérêt général. Tel n'est pas le cas. Il y a même des visiteurs plutôt jeunes. La chose s'explique. Dolci constitue la matrice de tout un courant contemporain. Certaines toiles font penser à du Pierre et Gilles. On y retrouve la même raréfaction de l'air. Les mêmes tons sucrés. La même immobilité. La même dissimulation du métier (peinture ou retouche). Et tant pis si les thèmes ne sont pas identiques. Quoique...

Pratique

«Carlo Dolci», Palazzo Pitti, 1, piazza Pitti, Florence, jusqu'au 15 novembre. Tél. 0039055 23 83 614, site www.polomuseale.firenze.it Ouvert du mardi au dimanche de 8h15 (eh oui!) à 18h30. Photo (Polo Museale): Fragment d'une Vierge à l'enfant appartenant au musée de Munich.

Prochaine chronique le dimanche 30 août. Rome présente de l'art islamique venu du Koweit. C'est spectaculaire, mais le public ne suit pas.

P.S. Je vous recommande de lire dans "Le Courrier" ou sur son site, la remarquable enquête de Samuel Schellenberg, datée du 28 août, sur l'usage du numérique dans la communication et la promotion des musées suisses. Je ne me vois pas travaillant sur le sujet.

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