Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FLORENCE/"Bellezza divina", ou l'art sacré des XIXe et XXe siècles

Bonté divine? Non, «Beauté divine». Quand on parle de peinture religieuse, surtout à Florence, l'imagination se tourne vers un menu à l'ancienne. Une louche de Fra Angelico, une cuillère de Botticelli et une pincée de Pontormo. L'idée fait ici fausse route. Nous sommes à la fin du XIXe et jusque dans les années 1950 au Palazzo Strozzi. Voué aux grandes expositions (et débarrassé de l'ignoble escalier de secours installé dans la cour il y a une trentaine d'années), le lieu propose en effet un parcours dans la peinture sacrée moderne. 

Organisée en correspondance avec une assemblée d'évêques et patronnée par le Vatican (qui a beaucoup prêté), la manifestation ne donne bien sûr pas dans le sacrilège, ni même l'hérétique. Rien à voir avec le «Traces du sacré» proposé en 2008 par le Centre Pompidou, où figuraient comme de juste «La Vierge fessant l'Enfant Jésus» de Max Ernst et le désormais célèbre «Christ Piss» d'Andres Serrano. Cela ne signifie pas que l'orthodoxie la plus stricte soit indispensable. Je pense notamment à la belle «Annonciation» de l'Anglais Glyn Warren Philpot (1925). Un ange drapé de rose se prosterne, une fleur blanche à la main face au spectateur. La Vierge, c'est ce dernier. A chacun de recevoir la bonne nouvelle.

Pluralité de styles 

L'itinéraire commence vers 1865. Il y a à l'entrée un immense tableau (parfaitement conforme, lui) d'Antonio Ciceri. Il s'agit d'une queue de comète. Cette composition, qui aurait pu émaner d'un Bolonais du XVIIe siècle, restera désormais sans postérité. Le trouble commence à côté avec une «Flagellation» de Bouguereau, qui se verra critiquée à l'époque pour son excès de douceur et d'esthétisme. Au même moment, la «Crucifixion» de Léon Bonnat (absente de l'exposition) choquait par son réalisme. On ne savait décidément plus comment représenter la vie du Christ... 

La pluralité des styles semble désormais de rigueur. Quel rapport entre «La conversion de Saint Paul» de Domenico Morelli, qui tient du document ethnographique sur la vie vers 1880 en Palestine, et le tableau d'autel de Liberio Andreotti, à cadre néo-gothique, s'inspirant ouvertement des retables du XVe siècle? Aucun. Dans la même salle, il ne reste plus au «Saint Sébastien» androgyne de Gustave Moreau qu'à semer le trouble sexuel.

Chagall et Van Gogh en trop 

Il y a beaucoup de bonnes choses dans cet accrochage intelligent, bien mis en valeur pas un fond bleu sombre et remarquablement éclairé. Le Musée d'art moderne du Vatican ne contient pas que des croûtes, contrairement à la légende. C'est dans sa communication que «Bellezza divina» fait fausse route, avec des visées commerciales évidentes. La «Pieta» de Delacroix copiée par Van Gogh faisant l'affiche reste une horreur. Quand Vincent est mauvais, il est très mauvais. On ne peut pas dire non plus que la «Crucifixion blanche» de Chagall, une toile tardive du Russe, constitue une merveille. On aurait pu la laisser à Chicago. Seulement voilà! Van Gogh et Chagall sont des noms. 

Il faut donc chercher le meilleur ailleurs. Il peut résider chez un peintre mondain comme Corcos (une étonnante «Annonciation», extrêmement sensuelle même si c'est un couvent qui a prêté). Il se trouve bien sûr chez un homme de foi du genre Maurice Denis. Il peut aussi trouver sa place, de manière plus étonnante, chez Felice Casorati ou même auprès des futuristes. J'ignorais que certains membres de cette fraternité s'étaient penchés sur le problème de la représentation mystique. Il y a aussi un étonnant Max Ernst de 1914 et un Otto Dix de 1943. L'interrogation religieuse revient souvent quand tout va mal.

"L'angélus" de Millet 

En parcourant le Strozzi, où se voient également présentées des sculptures d'Adolfo Wildt comme d'Arturo Martini ou de Giacomo Manzù, le curieux peut faire ses choix parmi tant de choses inattendues. Les modernistes regarderont Emilio Vedova, Lucio Fontana ou Renato Guttuso. Les spiritualistes retrouveront, dans l'espace dédié à la prière, «L'angélus» de Millet, qui a ici sa place. Les curieux opteront pour du moins évident. J'avoue avoir été fasciné par «La résurrection de Lazare» de Pietro Annigoni, ce portraitiste de la Renaissance égaré au XXe siècle qui revient aujourd'hui en grâce. Dans une lumière irréelle, évoquant le Dalí de la fin de années 1930, un corps revient à la vie. Annigoni a réalisé cette œuvre exceptionnelle en 1946. Son frère était mort, peu après sa sortie d'un camp de concentration. Il fallait visiblement cette catharsis. 

L'exposition, vous l'avez senti d'après les noms cités, reste très italienne et très catholique, alors que la représentation sacrée a beaucoup interrogé les anglicans et les protestants au XXe siècle. On pourrait imaginer la même chose centrée sur la France ou l'Angleterre. Ces lacunes ne constituent pas des manques. Elles prouvent simplement que les commissaires (Lucia Mannini, Anna Mazzanti, Ludovica Sebregondi et Carlo Sisi) ont su choisir. Et choisir, c'est toujours éliminer.

Pratique

«Bellezza divina», Palazzo Strozzi, piazza dei Strozzi, Florence, jusqu'au 24 janvier. Tél.0039 055 264 51 55, site www.palazzostrozzi.org Ouvert de 10h à 20h, le jeudi de 9h à 23h. Photo (Palazzo Strozzi):  "La montée au Calvaire" d'Otto Dix, 1943. L'interrogation mystique revient quand tout va mal.

Prochaine chronique le vendredi 11 décembre. Le British Museum de Londres se penche sur "Les Celtes".

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