Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FÊTE / Les parrains du Mamco genevois ont 40 ans

«On n'a pas tous les jours 20 ans», ont chanté Patrick Bruel et Georgette Plana après la création en 1935 de cette inusable «scie» par Berthe Sylva. Les Amis du Mamco réussiront, eux, à fêter leurs deux fois 20 ans les 14 et 15 septembre. Pourquoi ce chiffre? Très simple. Il y a eu pendant les deux premières décennies l'AMAM (Association musée d'art moderne) et les deux suivantes l'AMAMCO (regroupant les amis du Mamco). S'est entre-temps produit l'événement qui a tout changé. Le 22 septembre 1994, embouteillant de curieux la rue des Bains, l'institution s'est enfin ouverte dans les anciens locaux de la SIP (Société des instruments de physique).

Durant deux jours, tandis que se terminent les sept ou huit expositions de «L'Eternel détour», les Amis vont donc faire la fête. Fête plutôt sérieuse. L'Association, que préside depuis 2011 Bernard Vischer, va proposer deux journées avec animations, jeux et énigmes, visites, découvertes ou nourritures extra-spirituelles. Il y aura fatalement aussi des discours (on parle dans le programme d'allocutions). Ceux-ci sont prévus le samedi à partir de 11 heures. On entendra aussi bien Sami Kanaan, la Ville s'étant engagée dès 1991 avec les travaux apportés au bâtiment, que Christian Bernard, inamovible directeur depuis avant même l'ouverture.

Moderne et pas encore contemporain

Pour les vétérans, comme Jean-Paul Croisier, président du premier comité en 1973, ou l'ex-conservateur du Cabinet des estampes Rainer Michael Mason, qui joua toujours les lumineux hommes de l'ombre, l'histoire du groupement semble sans nul doute limpide. Les jeunes générations (je ne dis pas les têtes blondes) fréquentant aujourd'hui le musée de la rue des Vieux-Grenadiers, doivent juger les choses plus opaques. Il faudrait en outre les remettre en contexte. Cette histoire a échappé à Internet, qui n'existait pas encore, et qui n'a pas tout rattrapé depuis.

Flash-back. Nous sommes fin 1973. L'art moderne (l'adjectif «contemporain» n'est pas encore entré dans le vocabulaire) piétine à Genève, tandis qu'il règne depuis longtemps à Zurich ou à Bâle. Le retard apparaît phénoménal. Plusieurs initiatives vont voir le jour simultanément. Côté artistes, John M. Armleder, âgé de 25 ans, et ses amis lancent le groupe ECART. Etudiante en Sciences Po, Adelina Cüboryan, la future Adelina von Fürstenberg, fonde en 1974 le Centre d'art contemporain, conçu comme une Kunsthalle. Comprenez par là qu'il s'agira d'un espace d'expositions temporaires et non d'un musée doté d'une collection.

Au départ, 55 amateurs

Ce n'est pas tout! Quelque part à ce moment naît aussi l'AGGAM, aujourd'hui dissoute. Ce groupement réunit les quelques galeries d'art moderne locales. Celles-ci s'engagent à créer des manifestations temporaires et à ne jamais louer leurs cimaises à des artistes par simple lucre. La plus expérimentatrice d'entre elles est alors celle de Marika Malacorda, une volcanique Hongroise depuis longtemps décédée. Une proche d'ECART, par ailleurs. Il faut aussi citer les noms, déjà un peu oubliés, de Bonnier ou d'Engelberts.

Maintenant que le décor est posé, venons-en à l'AMAM. Il s'agit d'une initiative privée. Trois leaders charismatiques en sont à l'origine. Ils réuniront 55 personnes pour fonder l’association en octobre 1973. Jean-Paul Croisier, avocat connu pour des intérêts artistiques allant de l'archéologie à la création actuelle, présidera donc un premier comité pour lequel il faut rappeler trois noms. Jean Starobinski s'y retrouve avec le boulimique collectionneur André L'Huillier, mécène des jeunes artistes genevois, et de Charles Georg, conservateur au Musée d'art et d'histoire (MAH). Tous deux mourront prématurément.

Débuts dans la rue

L'AMAM poursuit bien sûr des buts. Il y a la création d'un musée. Le développement d'une collection. Des expositions. Des manifestations ponctuelles. Et enfin des voyages d'étude pour les membres. La première apparition sera publique, et donc gratuite. Entre juin et septembre 1974, les Genevois, jusque-là habitués aux achats du municipal Claude Ketterer, découvriront des «Sculptures en ville». La présention d’œuvres de la collection minimale Panza di Biumo (acquise plus tard par le MoMA de New York) et la venue d'Andy Warhol en 1977 pour «The American Indian» feront plus tard événement, comme la performance nue du duo Marina Abramovic-Ulay. L'AMAM est alors acueilie au MAH (désolé pour tous ces sigles!), dirigé depuis 1972 par Claude Lapaire. Elle loge dans l'ancienne salle de l'antiquité grecque et romaine, au rez-de-chaussée, remodelée à ce moment de manière hideuse avec des tubulaires.

Il n'empêche que l'AMAM piétine. Le musée a autant de peine à se faire que celui d'Art et histoire avant le legs de Charles Galland permettant le bâtiment inauguré en 1910 ou qu'aujourd'hui l'hypothétique agrandissement de ce dernier par Jean Nouvel. Des idées sont lancées. Les présidents se succèdent (Ena Abensur, Nicolas Gagnebin, re-Jean-Paul Croisier, Maurice Wenger...). Des noms de futurs directeurs émergent, comme celui d'Urs Raussmüller, alors pape du contemporain. De premières acquisitions s'effectuent aussi. Il en restera peu de chose. Alors qu'on parle d'affecter un Palais Wilson laissé en ruine au musée, l'édifice flambe le 2 août 1987. Une partie des collections de l'AMAM (et accessoirement du Musée d'art et d'histoire) disparaissent dans l'incendie. L'Association semble toucher le fond.

Sept grands mécènes

C'est heureusement une illusion. La permission donnée par la Ville en 1990 d'occuper «provisoirement» le rez-de-chaussée d'un bâtiment de la SIP tiendra du cheval de Troie. Dès 1992, la Municipalité commencera des travaux de rénovation de la carcasse. Il suffisait alors de 3 million pour faire quelque chose, même à Genève. Les fonds privés nécessaires à y créer un musée sont offerts par sept donateurs. Christian Bernard, connu par son action à la Villa Arson de Nice, se voit nommé. L'affaire va pour une fois bon train. Et c'est l'inauguration d'un lieu voulu «différent», suivie depuis vingt ans par de très nombreux vernissages.

Les Amis se sont logiquement re-constitués. Leur fonction changeait. Il s'agissait maintenant d'aider à un fonctionnement et aux acquisitions. Les membres sont aujourd’hui environ 1500, chiffre comparable aux Amis du Musée d'art et d’histoire, que pilote Charlotte de Sernarclens. A titre indicatif, ceux du Musée Baur, qui tient du club, tournent autour de 400.

Après la fête des 14 et 15 septembre, qualifiée d'«arrêt sur image» par le président Bernard Vischer, que se passera-t-il? Eh bien tout continuera, en partenariat avec une équipe qui se verra renouvelée ces prochaines années. Le Musée entre logiquement dans sa deuxième génération.

Pratique

Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers à Genève, les 14 et 15 septembre. Le14 de 10h à 20h et le 15 de 10h à 18h. Discours le 14 dès 11h. Site www.mamco.ch Photo (TDG) L'extérieur du Mamco.

Prochaine chronique le mardi 10 septembre. Tout sur le site "La Tribune de l'art", qui terrifie les institutions muséales françaises.

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