Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FESTIVAL / Morges met le livre sur les quais

Encore heureux qu'il ait fait beau! Du moins pour commencer... Pour la cinquième fois en quatre ans, "Le livre sur les quais" a eu le cul bordé de nouilles, comme disait jadis le vulgaire. Le soleil (et non la pluie) inondait les rives du Léman. Le visiteur arrivait ainsi vendredi dans un paysage de carte postale. Il ne manquait même pas le grand bateau blanc repartant dans le lointain bleuté. Le "Simplon" faisait une concurrence déloyale aux "croisières" instaurées par la manifestation. Sur réservation, les amateurs embarquaient pour des débats littéraires. Il fallait bien choisir son thème. Difficile de sauter par-dessus bord. 

Un peu moins esthétique, l'immense tente dressée au bord de l'eau servait, et servira encore ce samedi et ce dimanche, de point de ralliement. C'est là que signent les auteurs, alignés en rang d'oignon comme les choristes d'un vieil opéra de province. Suspendus par des pinces à linge à une corde, des écriteaux indiquent leurs noms. On sait que plus de 300 écrivains ont entrepris le voyage. "C'est galvauder là l'appellation", me disait l'autre jour un romancier suisse se refusant à participer à une telle manifestation, même en tant que spectateur. "Des écrivains, il n'en existe que deux ou trois par génération. Ces gens-là vous rendent différent après leur lecture. Il vous métamorphosent. Les autres, comme moi d'ailleurs, restent simplement des écrivants."

Des vedettes économes de leur temps 

Cet avis revient à l'esprit quand on assiste à la course aux auteurs de best-seller que constitue aujourd'hui la programmation de Morges. Sur une table, près d'une entrée, trônent ainsi d'énormes piles des volumes composant la récente trilogie de Katherine Pancol, "Muchachas". A Morges, la blonde éternelle signe un peu et parle aux radios. Ses lectrices l'adorent. "Avec elle, on atteint le plancher" dit un peu fort une dissidente devant ces "Muchachas". "Vous vous trompez", rétorque une petite voix derrière elle. "Avec Katherine, nous sommes déjà au sous-sol." 

D'une manière générale, plus les invités sont célèbres, moins ils assurent d'heures de présence effective. Certains participent aux innombrables débats et tables rondes, bien sûr. "Je trouve que plusieurs de nos vedettes assurent véritablement un service minimum", constate un des 170 membres du "Staff", en t-shirt noir aux lettres orange. Il ne sont pas comme Anne Cuneo, toujours disponible pour "son" public. Ou David Foenkinos, qui sort "Charlotte" après "Je vais mieux": "Je trouve normal d'être diponible ici."

Auteurs sans public 

D'autres participants, inconnus ou moins cotés, vivent la solitude du coureur de fond. Pas un seul exemplaire à signer, alors qu'ils voient un cordon et des poteaux pour retenir les fan de Daniel Pennac, président de l'édition 2014. Comment le vivent-ils? "Je lis le programme pour m'occuper", explique un obscur Tessinois, invité avec son canton. "Je réfléchis, je me détends, je ne fais rien, je regarde la vue su le lac, bref je me mets en vacances", assure une romancière française, devenue comme invisible alors qu'elle a sorti un joli succès en 2013. 

Le problème, c'est que la manifestation, officiellement admirable, marie en fait la carpe et le lapin. Publier des choses imprimées sur du papier ne crée pas de véritable unité. Il n'y a qu'à voir! Tout succède à n'importe quoi sur les tables. La spiritualité voisine avec la cuisine, la BD avec l'économie politique. "Je trouve que le lien réel réside dans une volonté commerciale trop affirmée", assure une pétulante animatrice culturelle genevoise, connue pour s'habiller toujours de rouge. "On vient davantage ici au secours du succès qu'on ne tente d'assurer un tremplin à des ouvrages plus difficiles, ou plus exigeants."

La relève des enfants

Il faut dire que le public se révèle en moyenne âgé, dans sa grande majorité féminin, et qu'il s'agit de satisfaire les goûts supposés de ce public, auquel s'adresse les mêmes 5, 6 et 7 septembre le salon "Connect Seniors" de Morges. Une part de la tente se voit cependant réservée aux enfants. Il s'agit de prévoir l'avenir. Les lecteurs débutants se révèlent nombreux à vouloir découvrir des albums souvent très somptueux, et du coup chers. "Je vais craquer pour l'un d'eux, constate un autre membre du staff. "Mon fils est un fan convaincu d'Albertine." 

Mais la foule bouge. Il va y avoir un débat. Pas le duel entre Patrick Poivre d'Arvor et Darius Rochebin. Il a été annulé par forfait d'un des combattants. Il y aura tout de même une radio. Katherine Pancol sera au micro après le passage, un brin comateux, de Guy Marchand et Jean-Pierre Mocky. Le livre, que voulez-vous, c'est aussi la para-littérature et le cinéma. "Il faut faire avec", explique avec calme l'attachée de presse d'une grosse maison suisse. "Nous sommes attaqués de toutes parts. Pensez au tort que nous fait cette semaine Valérie Trierweiler! Le torchon sur ses amours présidentielles mobilise tous les espaces médiatiques réservés aux livres."

Pratique

"Le livre sur les quais", Morges, en plein air et dans divers lieux de la ville, 6 et 7 septembre. Site www.lelivresurlesquais.ch Photo (DR): Katherine Pancol. La blonde éternelle joue les vedettes à Morges, aux côtés de Daniel Pennac et d'Emmanuel Carrère.

Prochaine chronique le dimanche 7 septembre.  A la redécouverte de Carrier-Belleuse, le maître de Rodin. Cela se passe à Compiègne.

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