Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FESTIVAL / L'Histoire de l'art invite la Suisse à Fontainebleau

"Encore heureux qu'il ait fait beau..." Là, j'exagère. N'empêche qu'un soleil, même embryonnaire, faisait du bien, le vendredi 30 mai, pour l'ouverture à Fontainebleau de la quatrième édition du Festival de l'histoire de l'art. Un rendez-vous à marquer d'une croix blanche. La Suisse est l'hôte d'honneur de cette manifestation véritablement surabondante, se terminant ce dimanche 1er juin. Il y a 200 propositions au programme, soit en moyenne dix par heure. Voilà qui fait beaucoup si l'on pense à l'existence du château, entièrement ouvert pour l'occasion! Comment visiter en parallèle tant d'appartements normalement inaccessibles? 

C'est en 2011 que Mitterrand (Frédéric, pas François!), alors ministre de la culture, a eu l'idée de cette manifestation, dont les buts se révèlent multiples. Le thème tournait autour de la folie. Sont ensuite venus le voyage et l'éphémère. Retour sur terre en 2014. Il s'agit de parler des collections et des collectionneurs. Un sujet très à la mode (voir article ci-dessous). Il faut dire que, sans elles et sans eux, il n'existerait pas de marché de l'art et pratiquement pas de musées. L'Etat me joue qu'un rôle complémentaire (et volontariste) dans la constitution du patrimoine public pour ce qui est des œuvres d'art.

Conférences, tables rondes et salon du livre 

Aux quatre coins du château de Fontainebleau (qui compte bien plus de coins que cela, vu son plan très découpé), il y a donc des conférences et des visites guidées, des tables rondes et des présentations. Une tente abrite un salon du livre spécialisé avec, sur de solides tables, des ouvrages pesant volontiers trois kilos. Un cinéma projette des longs-métrages, car ici on ratisse large, tant sur le plan des médias que sur celui des idées. Un "serial killer" de film d'horreur est-il, à sa manière, un collectionneur? Notez qu'il y a aussi des contre-poids. Un atelier pour enfants s'intitule "Peindre les papillons". 

Le public peut donc papillonner, lui aussi. Les simples visiteurs se mêlent aux participants. Il faut remplir les salles, même si la plupart d'entre elles demeurent petites. La chapelle de la Trinité, où le connaisseur peut apprécier l'un de plus beaux décors de la Renaissance ayant survécu outre Jura, contient 150 personnes. C'est plutôt grand. D'autres espaces sont prévus pour une soixantaine d'auditeurs. Mais certains sujets se révèlent pointus. Très pointus. "Le mécénat à Byzance aux temps de la dynastie macédonienne, Xe-XIe siècle" ou "La prestigieuse collection de manuscrits de Jean de Berry, 1340-1416" exigent des connaissances plus approfondies que "Collectionner l'art punk".

Plus de Romands que d'Alémaniques 

Et la Suisse, là dedans? Elle semble normalement regardée de Sirius par les Français, qui ont toujours des idées très arrêtées sur notre pays. Les organisateurs ont donc voulu donner la parole à de vrais Helvètes, dont votre serviteur, qui a traité d'un sujet qu'il connaît bien: lui-même. Il s'agit d'affirmer qu'il existe un art suisse et des collections en dehors de ports francs. La représentation demeure par la force des choses surtout romande. Pour les collectionneurs, les Genevois Jean Bonna et Monique Barbier-Mueller font face à un Hahnloser francophone. Sur le plan des idées, on note cependant les fréquentes apparitions, silhouette à la Pina Bausch et accent zurichois, d'une Bice Curiger pilotant désormais le Centre Van Gogh, ouvert en mars à Arles. 

Mais c'est finalement le château lui-même qui attire. On sait que François Ier en fit son lieu de résidence dès les années 1520. Des légendaires décors qu'il fit créer, il subsiste peu de chose. Pas une chambre qui n'ait été remaniée quinze fois. D'où une impression de luxueux bric-à-brac. Henri IV donne la main à Napoléon et Louis-Philippe. Egaillés un peu partout, les étudiants de l'Ecole du Louvre, en t-shirt noir, ont chacun potassé une salle. Ils la racontent. Il s'y donne aussi des cours. Un thésard de Paris IV (il travaille sur Guy-Louis Vernansal, un peintre du XVIIIe que connaissent trois personnes et demie) donne ainsi, face à l'objet, des explications sur la notion de carton de tapisserie. Tout devient du coup moins théorique. Moins intellectuel. Plus accessible.

Théâtre rénové... et renommé

Si tout est ouvert à tous, il faut parfois réserver, au festival de l'Histoire de l'art. La place pour le théâtre Napoléon III, dont un peu discret mécène (un scheik des Emirats) a exigé qu'il porte dorénavant son nom au lieu de celui de l'empereur, coûte des coups de coude. Dix-huit personnes à la fois pour un festival qui attire 7000 personnes par jour, c'est peu... J'ai renoncé. Cela dit, il paraît que la luxueuse et chère restauration constitue un réussite totale. 

Eh oui! Vous avez bien lu. "Sept mille personnes par jour". Les organisateurs espèrent passé 20.000 festivaliers en 2014. L'un des buts du festival est d'amener du public à Fontainebleau, que fagocite Versailles. Ce n'est certes pas le désert de Compiègne, autre résidence royale, où l'on sable presque le champagne quand un visiteur franchit le seuil. N'empêche que la ville reste compliquée d'accès. Un vague train à chercher gare de Lyon. Un arrêt en rase campagne. Un bus. On est loin de la simplicité du RER... quand il fonctionne! 

Alors, après tous efforts, autant qu'il fasse vraiment beau! Photo (DR): Le premier jour du festival. Des tentes dans les cours.

 

Quatorze collectionneurs français d'art contemporain se racontent à Anne Martin-Fugier

Je vous ai récemment parlé d'"Artistes". Le livre reflète les entretiens qu'Anne Martin-Fugier a développé avec un quinzaine d'artistes français, plus ou moins jeunes. "Collectionneurs", paru en 2012 chez Actes Sud et bien sûr toujours disponible, regroupe ses interviews de quatorze amateurs français d'art contemporain, si l'on compte deux personnes pour les couples (dont un de garçons). Il s'agit de raconter, de définir et de cadrer une passion pouvant devenir aussi dispendieuse que le poker ou la roulette. Certains s'endettent parfois pour un an en payant par tranches l'objet aimé. 

Il est en effet souvent question d'argent dans l'ouvrage. Un sujet que l'on évite pourtant en France, contrairement à ce qui se produit dans les pays anglo-saxons. Plusieurs collectionneurs revendent sans cesse, non pas par appât du lucre (ou tout simplement du bénéfice), mais afin d'acquérir d'autres choses. Ils disposent pourtant de moyens relativement importants: PDG, héritiers, grands médecins... Mais il y a sans cesse de nouveaux artistes à découvrir. Tous se veulent bien découvreurs. Des hommes et des femmes "vivant avec leur temps"... Et le temps, ça passe vite!

Langues déliées 

Dans ces textes livrés sous forme de monologues (l'auteure, elle-même collectionneuse, a coupé ses questions), aucune langue de bois. Ce serait plutôt la langue de vipère. Micheline Renard (qui a depuis donné sa collection à la Fondation Beyeler): "Je suis consternée par les artistes conceptuels, qui ne produisent pas grand chose, sauf du discours." Antoine de Galbert: "Au-delà de 100.000 euros, il est débile d'acheter du contemporain, il faut acheter l'histoire." Daniel Guerlain: "Beaucoup des artistes de 35 ou 40 ans, qui jouissent de quelque notoriété, sont prétentieux." Jean Chatelus: "Je lis toujours avec agacement les critiques de Philippe Dagen dans Le Monde." 

Sur ce, bonne lecture!

Pratique

"Collectionneurs", d'Anne Martin-Fugier, aux Editions Actes Sud, 301 pages.

Prochaine chronique le lundi 2 juin. Le Palazzo Grassi de Venise montre le photographe Irving Penn. Somptueux!

 

 

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