Stephane Garelli

PROFESSEUR À L'IMD ET À L'UNIVERSITÉ DE LAUSANNE, ET DIRECTEUR DU WORLD COMPETITIVENESS CENTER

Stéphane Garelli est professeur à l'International Institute for Management Development (IMD) et professeur à l'Université de Lausanne (HEC). Ses recherches portent sur la compétitivité des nations et des entreprises sur les marchés internationaux. Il est directeur du World Competitiveness Yearbook, une étude dans le domaine de la compétitivité des nations, publiée par l'IMD. Ce rapport annuel compare la compétitivité de quarante-six nations en utilisant 250 critères.

Président du conseil d’administration du quotidien suisse Le Temps, il est aussi membre de la China Enterprise Management Association, du conseil de la Fondation Jean-Monnet pour l'Europe, de l'Académie suisse des sciences techniques, de la Royal Society for the encouragement of Arts, Manufactures and Commerce et du Conseil mexicain de la productivité et de la compétitivité (Comeproc).

Festina lente… (Hâte-toi lentement)

C’était vraiment impressionnant. Durant l’été, les articles se sont multipliés pour décrire les habitudes de travail de nos leaders bien-aimés. Tous, ou presque, se réveillent entre 2 h 30 et 5 heures du matin, courent à travers la ville et les bois, pour abattre ensuite au bureau une journée colossale de travail. 

Bon sang – j’ai honte… j’avoue humblement qu’à 5 heures du matin, moi je dors… Bien sûr, je ne suis pas un leader et la responsabilité d’un professeur est asymptote à zéro. Et je me console avec la phrase de Suétone qui fait le titre de cette rubrique: «Hâte-toi lentement.»

Les Américains aujourd’hui travaillent en moyenne huit heures et demie de plus par semaine qu’il y a trente ans. La plupart des adultes dorment de moins en moins et le stress augmente. A qui la faute? 

En premier lieu à la technologie qui nous suit partout. L’entreprise américaine Good Technology, spécialisée dans l’information mobile, estime que 80% des travailleurs continuent à travailler après avoir quitté leur bureau et 69% regardent leurs courriels avant de se coucher. 

Pendant l’été, combien d’entre nous avons passé une seule journée sans regarder – et répondre – à nos courriels ou autres messages?

La tyrannie de l’urgent

C’est effectivement la tyrannie de l’urgent sur l’important. A cela s’est greffée une mode du travail acharné, comme si «plus» signifiait nécessairement «mieux»… C’est à celui qui arrivera le plus tôt au bureau et, surtout, à celui qui le quittera le dernier. 

J’avoue que moi aussi j’ai péché et que je me suis souvent réveillé à 2 h 30 du matin pour travailler et être avec ma jeune famille pour le petit-déjeuner. Ensuite, j’étais un zombie au bureau pour le reste de la journée…

Mais qui a raison? Il y a des tempéraments différents: Napoléon et Margaret Thatcher ne dormaient que quelques heures tandis que Winston Churchill aimait barboter dans son bain jusqu’à une heure avancée de la matinée… 

En fin de compte, cela dépend du type de travail. Le leader qui doit prendre une myriade de décisions par jour ne peut éviter les longues journées. Le «travailleur créatif», selon l’expression de Peter Drucker, est moins bien loti. La bonne idée ne vient pas toujours à 2 h 30 ou 4 h 45 du matin. En fait, elle vient n’importe quand; il faut juste être prêt à la recevoir. 

Et voilà le problème: la journée de bien des leaders est tellement pleine et millimétrée, qu’ils ne sont plus capables de prendre du recul; ils ne sont que réactifs.

Faire «moins» mais «mieux»

Jack Welch, l’ancien président de General Electric, se préservait chaque jour le temps de «regarder par la fenêtre». D’autres mettent des faux rendez-vous dans leur agenda pour créer du temps de réflexion. 

Les entreprises sont en fait souvent des monstres d’inefficacité: e-mails, vidéoconférences, messagerie vocale, meetings interminables («Death by PowerPoint…») allongent les journées mais réduisent la productivité. Il est alors tentant de développer une culture de «bourreau de travail», au bureau, en voyage, et à la maison…

Aujourd’hui il est plus facile d’en faire «plus» que d’en faire «moins», par exemple en copiant un e-mail à tous plutôt qu’à quelques-uns. 

Pour lutter contre cela, dans une autre vie et une autre entreprise, nous nous étions imposé que l’un d’entre nous quitte impérativement le bureau à 17 heures pour casser l’image du «plus d’heures» donc «meilleur travail». Encore une brillante idée qui n’a pas marché. Il y en avait toujours un qui pensait se rendre intéressant en restant plus longtemps. 

Et pourtant il faut plus d’intelligence pour travailler moins et mieux que pour travailler beaucoup et n’importe comment. Suétone n’avait pas si tort…

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."