Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FERRARE/Le Palazzo dei Diamanti se penche sur les "Etats d'âme"

Crédits: Palazzo dei Diamanti, Ferrare 2018

Il existe de bonnes adresses. Le Palazzo dei Diamanti de Ferrare en fait à coup sûr partie. Cet espace d'expositions se situe au rez-de-chaussée d'un immense édifice des années 1490, dont l'étage accueille une pinacothèque peu à peu remise au goût du jour. Le lieu organise deux présentations par an. Les unes concernent le patrimoine de ce qui demeura jusqu'en 1597 la capitale d'un duché indépendant. J'y ai ainsi vu un Cosmè Tura et un Dosso Dossi. Les autres amènent aux Italiens des artistes peu (ou pas) représentés dans les musées de la Péninsule. Le Palazzo a ainsi organisé un Gainsborough et un Zurbaran, en attendant le Courbet de cet automne. Il a par ailleurs monté deux manifestations ayant fait événement sur le plan international. L'une concernait en 2015 la «peinture métaphysique», née avec Chirico dans la ville en 1915. L'autre tournait en 2016 autour du «Roland furieux», de l'Arioste, publié pour la première fois à Ferrare en 1516. L'une des plus fastueuses expositions d'art ancien de la décennie. 

Le Palazzo se trouve aujourd'hui en pleine restauration. Les fameuses pierres cyclopéennes taillées en pointes de diamants sont sous bâche depuis des mois. Les activités n'en continuent pas moins à l'intérieur. Si la rétrospective Carlo Bononi, dont je vous ai parlé fin 2017, devait se contenter d'une seule aile, le reste se trouvant dans les églises de la ville, «Stati d'animo» peut se déployer dans les deux. La chose permet une respiration des œuvres. Il s'agit comme vous l'avez compris de présenter des «états d'âme» picturaux. Un genre se développant à la fin du XIXe siècle en réaction au réalisme et à l'impressionnisme ambiants. En marge du symbolisme, des artistes novateurs ne montrent plus des faits tirés de l'histoire ou de la mythologie. Ils se refusent aux simples scènes de genre. Ce qui les intéresse, ce sont les sentiments, volontiers extrêmes. Ils les extériorisent sur toile, non sans emphase. C'est l'équivalent d'une certaine musique, de Chopin à Wagner. Le but est de susciter des émotions.

Mélodrames 

Le parcours propose beaucoup de toiles connues, du moins de l'autre côté des Alpes (à part bien sûr celles de «notre» Giovanni Segantini). Gaetano Previati, Angelo Morbelli ou Giuseppe Pellizza da Volpedo sont peu sortis d'une Italie qui renaissait alors de ses cendres après la réunification des années 1860. D'où leur quasi absence des cimaises française, allemandes ou anglaises. Un trou que des musées comme Orsay ou la National Gallery ne sont pas près de boucher. Les œuvres les plus importantes sont souvent tôt entrées dans les collections publiques italiennes. Elles coûtent aujourd'hui cher. Très cher. Une version des «Fumeuses de haschich» de Previati, qui était de Ferrare, a obtenu un paquet de millions il y a une dizaine d'années. Il semble enfin peu probable qu'une toile majeure d'un de ces artistes puisse obtenir son visa de sortie du pays. 

Mais revenons à «Stati d'animo», dont la conception est due à Chiara Vorrasi, Fernando Mazzocca et Maria Grazia Messina. Le parcours commence avec quatre œuvres mettant, si j'ose dire, le visiteur dans le bain. «L'aurore» de Previati se retrouve aux côtés d'un autoportrait presque satanique de Segantini et d'un autre d'Umberto Boccioni annonçant déjà le futurisme. Une vitrine abrite une des étranges sculptures en cire de Medardo Rosso. Le public se retrouve ensuite au théâtre. Le mélodrame est dans l'air. Son sommet en est atteint par «Asphyxie» d'Angelo Morbelli, dont les deux parties se sont vues réunies. Le tableau avait choqué en 1884. L'artiste présentait sur la gauche une table somptueusement dressée dans une chambre d'hôtel. A droite, il y avait les cadavres des amants suicidés. Morbelli avait alors coupé sa toile en deux, l'une se trouvant de nos jours au GAM de Turin, l'autre dans une collection privée. Ce n'est pas la première fois qu'elles se rencontrent. Il semblerait bon qu'elles le fassent un jour de manière définitive.

Vers le futurisme

L'itinéraire continue ainsi, avec quelque étrangers dont le Bâlois Arnold Böcklin («L'île des morts») ne fait curieusement pas partie. Il s'est trouvé une petite place pour Dante Gabriele Rossetti qui était Anglais en dépit de son nom, Odilon Redon, Edvard Munch ou Max Klinger. Il y a aussi Auguste Rodin, situé à la limite du mouvement, ou Franz von Stuck, qui appartient à mon avis déjà au symbolisme. Mais le gros de la troupe reste transalpin, avec au final les premières créations, encore résolument figuratives, d'Umberto Boccioni. C'est d'une pièce de ce dernier que vient du reste le titre de l'exposition. «Stati d'animo» est un étrange triptyque de 1911. Il y a «ceux qui s'en vont», «les adieux et «ceux qui restent». 1911 constitue l'année charnière du Calabrais. Il réalise ses premières œuvres futuristes. Venu du MoMA de New York, «La Risata» peut du coup clore le parcours. Nous avons basculé dans un autre monde, plus moderne. Mine de rien, les «états d'âme» se greffaient sur un passé quelque peu littéraire. 

Tout cela se révèle très bien raconté, très bien mis en place avec des œuvres graphiques (dont celles de Munch et de Klinger) comme respirations. Le bleu roi des murs met en valeur un art un peu sombre, tant sur le plan des couleurs que sur celui des sentiments. Le visiteur n'a plus qu'à gagner la pinacothèque, qui contient de fort belles choses. C'est là qu'il trouvera une petite exposition annexe. Elle se voit dédiée à Giuseppe Mentessi (1857-1931), dont j'avoue ne jamais avoir entendu parler auparavant. Le musée possède un fonds de ses dessins. Il a été réuni face aux tableaux qu'ils préparent. Sujets sinistres: «L'heure triste», «Vision triste». Notons que le chef-d’œuvre de Mentessi se trouve à Lugano. Il s'agit de «Ramingo», où un Christ sculpté couvert d'épines se penche pour bénir un pauvre gravissant l'interminable escalier menant à une église.

Pratique 

«Stati d'animo», Palazzo dei Diamanti, 1, corso Ercole I d'Este, Ferrare, jusqu'au 10 juin. Tél. 0039 0532 244 949, site www.palazzodiamanti.it Ouvert tous les jours de 9h à 19h.

Photo (Palazzo dei Diamanti): "La ronde des heures" de Gaetano Previati.

Prochaine chronique le lundi 23 avril. "Hodler Parallélisme" au Musée Rath genevois.

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