Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FERRARE/La Barcelone 1900, une "Rose de sang"?

Aujourd'hui endormie dans la plaine du Po, Ferrare fut aux XVe et au XVIe siècles l'une des capitales économiques et culturelles d'une Italie fortement divisée. Elle bénéficia ainsi d'un des premiers projets d'urbanisme de la Renaissance. Ses ducs voulurent un plan hippodamien. Comprenez par là que, comme dans l'Antiquité ou à New York aujourd'hui, les rues rectilignes devaient s'y couper à angle droit. Cette particularité lui vaut sa position actuelle parmi les 50 sites italiens classés au Patrimoine mondial de l'Unesco. 

Au bout de l'une de ces artères se trouve le Palazzo dei Diamanti, ainsi nommé parce que sa façade se compose de blocs énormes, taillés en pointe, comme on le faisait à l'époque avec les pierres précieuses. Le gigantesque édifice abrite un musée au premier étage, principalement voué à la peinture ferraraise. Depuis quelques années déjà, le rez-de-chaussée se voit en effet réservé aux expositions temporaires. Deux ou trois manifestations par an, conçues sur un grand pied. Quand on dépense pour la culture en Italie, avec un apport privé devenu déterminant, on dépense généralement beaucoup.

Une double politique

Encore faut-il le faire à bon escient. Ici pas de problème, comme dans certaines villes romandes nous touchant de près. Le Palazzo dei Diamanti poursuit une double politique cohérente. Il y a d'une part les manifestations touchant à la culture locale. L'école ferraraise, cultivée, étrange et un peu inquiète (la «peinture métaphysique» n'est pas née pour rien dans cette ville pendant la guerre de 1914) y occupe une place importante. Il y a ainsi eu les belles rétrospectives dédiées à Cosme Tura (là, on est au XVe siècle) ou à Dosso Dossi (le XVIe). A la fin de l'année, ce sera le tour de «Chirico à Ferrare». Nous serons ici au XXe siècle. 

Les autres présentions au Palazzo peuvent sembler moins originales. Elles vont de Gainsborough à Zurbaran, en passant par Sisley ou Matisse. Mais il faut faire la part des choses. Depuis toujours, à quelques exceptions près, les collections italiennes se sont intéressées à la seule création nationale. Le phénomène perdure largement aujourd'hui. Pour les amateurs du pays, Gainsborough doit donc se visiter à Londres, Zurbaran à Madrid et Sisley à Paris. C'était la première fois qu'une «personale» leur étaient vouée de ce côté-ci des Alpes.

Picasso et les autres 

L'actuelle «La Rosa di sangue» poursuit sur cette lancée. Il s'agit d'un panorama de la Barcelone des années 1890 à 1909. Cette dernière année, la «Semaine sanglante», caractérisée par une poussée anticléricale faisant incendier les églises, les couvents et même déterrer les momies des moines, mit fin à ce printemps esthétique. On connaît l'histoire et quelques noms. Outre ceux de Pablo Picasso (qui avait 28 ans en 1909) et de d'Antoni Gaudi, il y a des signatures commençant enfin à être connues hors d’Espagne. Je penses à Ramón Casas, Isidre Nonell ou Joaquim Mir. 

L'espace temporaire à disposition n'est pas infini. Le Palazzo doit à chaque fois concentrer son propos. Ce n'est pas un mal, si l'on pense aux expositions kilométriques du Palazzo Reale de Milan, sentant parfois le remplissage. Il y a aussi un budget à respecter. Ferrare ne dispose de loin pas de celui de Genève, même si ses réussites se révèlent autrement plus éclatantes. L'organisation, qui dispose d'une excellente réputation, emprunte ainsi deux ou trois tableaux phares. Ils serviront entre autres à sa publicité. Le Musée Picasso de Paris a ainsi envoyé le célèbre «Portrait de Gaston Coquiot», tandis que la Tate londonienne se séparait provisoirement de «La femme à la chemise» du même artiste, un chef-d’œuvre de la «période bleue».

Gaudi en objets, dessins et photos

Autour de ces stars, il y a de très belles pièces. Casas se révèle particulièrement bien représenté, tout comme Mir. Mais cela n suffit pas. Afin de donner de la chair à cette «Rose», les organisateurs ont évoqué Gaudi par quelques objets, des dessins originaux pour la «Sagrada Familia», une installation et des photos de chantier prises à l'époque par Adolf Mas. La «semaine sanglante», cette révolte des exclus, est racontée par un mur entier de cartes postales, parfois terrifiantes. L’exposition s'ouvre enfin avec les plans du nouveau Barcelone, lui aussi hippodamique. La prospérité apparente de la Catalogne a en effet permis à la cité de quadrupler de volume en trente ans, par rapport à ses quartiers encore médiévaux. 

Le visiteur est du coup informé, pris par la main, puis laissé en contemplation devant des toiles majeures, plus ou moins classées par thèmes. Il vient parfois seul. Ferrare table néanmoins sur le groupe, scolaire ou non. Ici, tout roule. J'étais présent la matinée du premier jour. Il y avait foule. Mais une foule canalisée. Deux caisses, en plus des groupes annoncés et des visiteurs ayant acquis leur billet sur le site du Palazzo. Un site par ailleurs remarquablement bien fait.

Boldini et De Pisis auu Castello Estense 

Je profite pour signaler, puisque nous sommes à Ferrare, que le Castello Estense, qui abrita jusqu'en 1597 la cour des Este, collectionneurs fabuleux dont le patrimoine est aujourd'hui dispersé, montre provisoirement de l'art moderne. Il propose des œuvres de Giovanni Boldini 1842-1931) et de Filippo de Pisis (1896-1956), tous deux nés à Ferrare. Leur domicile habituel est en travaux, après les tremblements de terre de 2012. Le château lui-même, immense et vide, a subi des chocs. Mais légers. La plupart de ses fresques se trouvent ainsi sous papier d'Arménie, histoire de les refixer aux plafonds.

Pratique

«La Rosa di sangue», Palazzo dei Diamanti, 21, corso Ercole I d'Este, Ferrare, jusqu'au 19 juillet. Tél.0039 0532 24 49 49, site www.palazzodiamanti.it Ouvert tous les jour de 9h à 19h, jusqu'à 20h dès le 1er juin. Photo (Palazzo dei Diamanti): "Après le bal" de Ramón Casas, 1899.

Prochaine chronique le lundi 11 mai. Gilles Porret expose chez TMproject. Rencontre avec un Genevois qui cherche encore son public.

 

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