Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FERRARE/Chirico métaphysique au Palazzo dei Diamanti

C'était il y a cent ans. Par une sorte de coïncidence astrale, Giorgio de Chirico (1888-1978) et son frère cadet Alberto Savinio (1891-1952) se retrouvaient à Ferrare. Issus d'une famille vaguement italienne (leurs origines se situent en Croatie, en Grèce ou à Smyrne), ils étaient venus accomplir leur service militaire, alors que le pays entrait en guerre. Ils y rencontreront d'autres artistes et des poètes. La cité déchue (le duché, si brillant, était revenu dans le giron de l'Eglise en 1597) restait un vivier intellectuel, souvent peu orthodoxe. Rappelons que la ville, où la duchesse Renée de France avait invité Calvin en son temps, demeurait un foyer du judaïsme avec, en plus, une forte réputation de magie. Noire ou blanche, on ne sait pas trop... 

Chirico, Carlo Carrà, un ex-futuriste, le jeune Filippo de Pisis et Giorgio Morandi vont alors jeter les bases de la «peinture métaphysique». Pour le premier, il s'agit d'un prolongement. Connu dans les cercles cultivés, vanté à Paris par Guillaume Apollinaire, Chirico privilégiait depuis 1912 les espaces urbains dépeuplés, à la manière de certains tableaux de la Renaissance, avec quelques sculptures antiques de référence. Il s'agissait moins là d'un futurisme que d'un passéisme, même s'il fumait parfois des trains derrière les colonnades. Pour Carrà, il s'agit d'une reconversion, les deux autres comparses faisant leurs débuts. Savinio, lui, ne peint pas encore. Il se contente d'écrire, une activité qui deviendra pas la suite parallèle.

Un ensemble prodigieux 

L'histoire de ce groupuscule se voit aujourd'hui racontée au Palazzo dei Diamanti, énorme bâtiment élevé vers 1490, et dont la façade est faite de blocs de marbre taillés comme des gemmes. Au bout de la rue se dresse le château des Este, la famille régnante jusqu'en 1597. Il se retrouve tel quel, avec ses tours, dans des toiles comme «Les Muses inquiètes» de Chirico. L'exposition est vraiment à sa place. Il n'en ira pas à Stuttgart, où elle partira ensuite. Vu le coût phénoménal de la manifestation (il y en a pour quelques centaines de millions aux murs), Ferrare, une petite ville enclavée, a de nouveau eu besoin d'un coproducteur. Il en avait déjà été ainsi pour le beau Zurbaran, également montré à Bruxelles. 

Entourés de tout un comité, Maria Luisa Pacelli et Giuseppe Di Natale ont voulu à la fois donner un ouvrage scientifique et réaliser un accrochage attirant tous les regards. Selon le schéma initié par Beaubourg à la fin des années 70, des vitrines contiennent une importante documentation: livres d'époque, correspondances, photos. Les cimaises, elles, accueillent une réunion d’œuvres qu'il a fallu des années pour obtenir. On imagine le travail nécessaire pour persuader les propriétaires, souvent des privés, de confier des œuvres proches de l'icône. Il y a là 28 des 52 tableaux exécutés par Chirico à Ferrare jusqu'en 1918, dont certains n'avaient pas été montrés au public depuis quarante-cinq ans. Certains arrivent d'Osaka, de Washington, de Londres ou de New York, avec ce que cela suppose de problèmes d'assurance, de transport et de convoyeurs...

Rapports avec le dadaïsme et le surréalisme 

Le jeu en valait la chandelle. Voir ensemble tant de chefs-d’œuvre, parfois connus par la seule photographie, donne un choc. Pour Chirico, tout est là, de la «Nature morte évangélique» au «Salut de l'ami lointain» en passant par l'«Intérieur métaphysique au sanatorium». Les Carrà se révèlent encore plus rares. Il faut dire qu'il en subsiste peu, leur auteur les ayant souvent repeints par la suite, histoire de prouver sa nouvelle indépendance. Quant aux Morandi, ils se comptent sur les doigts des mains. Son moment «ferrarais» est resté très court. Des bouteilles savamment alignées pour des natures mortes prendront vite le relais. 

Les commissaires ne se sont cependant pas contentés d'une présentation, si belle soit-elle. Tout se voit mis en contexte, en procédant thème par thème, des objets aux mannequins en passant par «le tableau dans le tableau» ou la nourriture. La chose les a amenés à élargir le sujet. Quel rapport entre le clan Chirico et Magritte? Quel liens avec les puristes Ozenfant et le Corbusier? Comment insérer leur production entre celle des dadaïstes zurichois, strictement contemporains, et celle des surréalistes, alors à venir? On sait que Chirico fut très admiré par André Breton, jusqu'à la rituelle excommunication de 1928.

Des suites imprévues

Pour les Italiens, tout semble encore assez clair. Pas besoin d'expliquer la suite. Les autres éprouveront plus de peine. Je dirai donc que Chirico, passé les années 20, s'est lancé dans une peinture néo-baroque faisant souvent tomber les chaussettes tant elle paraît excessive. Pour assurer ses fins de mois, il refera cependant jusqu'aux années 70 ses anciennes toiles, qu'il antidatera. Son œuvre se retrouve ainsi encombré de faux vrais, à moins qu'il ne s'agisse de vrais faux. 

Morandi se trouvera vite. Savinio se mettra à la peinture surréaliste avec un talent qui mériterait une grande exposition en France. Carrà passera, lui, à un art monumental primitiviste. Il lui assurera un énorme succès auprès des autorités fascistes (ce qui ne diminue pas la force de ces compositions). Quant à De Pisis, il adoptera un art léger, décoratif, et lui aussi un peu baroquisant. Je crois que je n'ai oublié personne. Il ne me reste donc plus qu'un conseil à vous donner. Allez à Ferrare, qui est à part ça une cité magnifique. Cette exposition de grand luxe, bien présentée, constitue l'un des vrais grands événements de 2015-2016.

Pratique

«De Chirico a Ferrara. Metafisica e avanguardie», Palazzo dei Diamanti, 21, corso Ercole I d'Este, Ferrare, jusqu'au 28 février 2016. Tél. 00390532 24 49 49, site www.palazzodiamanti.it Ouvert tous les jours (y compris Noël!) de 9h à 19h. L'exposition sera à la Staatsgalerie de Stuttgart du 18 mars au 3 juillet 2016. Photo (DR): La dernière salle avec des Chirico très rarement montrés. Ils n'étaient de loin pas tous à la grande rétrospective du Musée d'art moderne de la Ville de Paris en 2009.

Prochaine chronique le mardi 30 novembre. Design archaïque contemporain au Mudac de Lausanne.

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