Laurent Bakhtiari

MARKET ANALYST

Laurent Bakhtiari est diplômé d’un Master en Finance d’Audencia Nantes et d’un Master en mathématiques quantitatives d’Imperial College London. Fort d’une expérience de plus de 10 ans en salle des marchés au sein de diverses institutions financières telles que Merrill Lynch, BNP Paribas et Credit Suisse, Laurent livre régulièrement, à destination des médias et des clients, des analyses de marchés ainsi que des analyses macro et microéconomiques.

Faut-il vraiment sauver l’or de la Suisse?

La Suisse est un petit pays d’environ 8 millions d’habitants, mais elle s’apprête à voter une loi qui pourrait impacter 7 milliards de personnes. En effet, le 30 novembre prochain, les Suisses se rendront aux urnes pour se prononcer sur la votation intitulée « Sauvez l’or de la Suisse ». L’initiative, issue de l’UDC, comporte trois points : les réserves d’or de la Banque Nationale Suisse sont inaliénables, doivent être stockées en Suisse, et leur part ne doit pas être inférieure à 20% de ses actifs. Ces mesures semblent extrêmement strictes. Si strictes que la BNS est sortie de son silence pour défendre le non, elle qui, d’ordinaire, est peu prolixe sur les affaires nationales.

Avant toute chose, le titre est surprenant : il faudrait « sauver l’or de la Suisse ». Mais est-il vraiment en danger pour qu’on veuille le sauver ? Depuis 2009, alors que le taux de change et le prix de l’once sont semblables à aujourd’hui, les actifs d’or de la banque centrale n’ont que peu évolué en valeur absolue, passant de CHF 38.2 à 38.8 mds actuellement. De plus, une part de 20% poserait plusieurs problèmes de politique monétaire à la BNS. Par exemple, la part est passée de 18 à 8% des actifs, dû notamment à l'achat massif d'euros, suite à l’instauration du taux plancher. Si cette loi existait alors, il aurait fallu acheter, dans le même temps, un peu moins de 2 000 tonnes d’or, provoquant de sérieuses turbulences au sein du marché mondial.

Et ce, avec un bel effet domino : l’or étant libellé en dollars, il aurait fallu acheter des USD et vendre des CHF pour acheter l’or. Mais si l’USD se déprécie, l’or en CHF aussi. Et le taux d’or de la BNS serait en baisse. Alors, in fine il aurait également été nécessaire d’instaurer un taux plancher contre l’USD. Enfin, les spéculateurs pourraient facilement jouer sur ce point. Si le prix de l’or diminue, ils sauront que la barre des 20% sera brisée et achèteront de l’or car la BNS devra également le faire. Le marché créerait alors un taux plancher pour l’or, rompant avec les fondamentaux économiques. Et la BNS se retrouverait au milieu de tous ces facteurs.

Evidemment, si l’on ajoute à cela l’inaliénation, les choses deviennent catastrophiques. Dans un marché très volatil, l’or pourrait chuter, provoquant un achat massif de la BNS, pour atteindre les 20%. Puis, l’or pourrait revenir à son prix initial, ce qui porterait son taux à bien plus de 20%. Dépendant de la chute, la BNS, qui serait dans l'impossiblité de vendre, pourrait se retrouver avec un taux de 30, 50, 70 voire même 90% ! De plus, l’or ne payant ni taux d’intérêt, ni dividende, la BNS, qui reverse les excédents de son dividende aux cantons, aurait bien plus de mal à dégager un profit et ce serait la Suisse entière qui y perdrait. Sans compter les coûts et l’espace de stockage liés à cet achat, qui grèverait encore plus son profit… Enfin, les postes du bilan d’une banque centrale doivent s’adapter à la conjoncture. Sans cela, comment mettre en place une politique monétaire et garantir la stabilité ? A quoi servirait une valeur refuge si on ne pouvait pas l’utiliser en temps de crise ? Il n’y aurait que deux issues : soit la BNS verrait soit son bilan décupler, soit elle ne pourrait plus garantir la stabilité monétaire.

Le rapatriement est un point très surprenant car le risque associé est bien plus élevé si les avoirs son placés au même endroit. Par exemple, il suffirait d’imaginer le risque que prendrait un milliardaire plaçant son argent dans une seule et unique banque. A titre d’information, la BNS a récemment publié la liste de ses avoirs en or en dehors de Suisse. Elle possède ainsi 20% de son or auprès de la Banque Centrale d’Angleterre et 10% auprès de la Banque Centrale du Canada, deux pays extrêmement stables et sûrs. Le reste demeure en Suisse.

Cette initiative est donc éminemment, voire purement, politique, car économiquement, il serait aberrant et dangereux pour l’économie helvétique et mondiale d’adopter cette loi. Ironie de l’histoire, fin 2013, une vingtaine de cantons avaient budgétisé un reversement du dividende de la BNS mais celle-ci n’a pas dégagé de profit suffisant à cause de… la chute de l’or.

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