Jerome Gygax

DOCTEUR EN RELATIONS INTERNATIONALES DE L’IHEID

Docteur en relations internationales de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID, Genève), Jérôme Gygax est historien, chercheur associé à la fondation Pierre du Bois pour l’histoire du temps présent. Ses travaux portent sur l’histoire des idées, les nouvelles formes de diplomatie, l’utilisation des médias dans la naissance du soft power. Il s’intéresse aux relations entre le secteur public et privé, au rôle des réseaux et leur impact dans la politique internationale.

Publications récentes : Jérôme Gygax et Nancy Snow, « 9/11 and the Advent of Total Diplomacy : Strategic Communications as a primary Weapon of War » ds Journal of 9/11 Studies, Vol 38, July 2013 ; J. Gygax, Olympisme et Guerre froide culturelle, le prix de la victoire américaine, Paris, L’Harmattan, 2012.

Faut-il laisser l’OTAN dicter la politique européenne ?

La crise en Ukraine, la détérioration du conflit au Proche-Orient et la montée des mouvements jihadistes ont mis l’Union européenne en difficulté. Devant la nécessité d’apporter une réponse coordonnée à ces crises, les Etats membres se devaient d’agir de manière responsable, en accordant leurs intérêts nationaux.

Les choix opérés illustrent davantage l’absence de stratégie et la fuite en avant, par l’adoption de sanctions en lieu et place de négociation, optant pour la voie de l’OTAN, plutôt que celle des discussions multilatérales, menées depuis la Commission européenne ou le Conseil européen. Une alliance politico-militaire doit-elle prendre le rôle qui revient aux Etats et à leurs ministres au sein de ces assemblées? L’OTAN est-elle en droit de défendre les valeurs communes en se substituant à la diplomatie de Bruxelles?

Il convient ainsi de faire une distinction entre les perceptions et les faits pour mieux comprendre le rôle de l’OTAN vis-à-vis de la politique étrangère européenne[1]. Des interprétations souvent exagérées ont pris corps dans les médias, ressuscitant les anciennes peurs de l’impérialisme soviétique[2]. On oublie ainsi le rôle exact de l’OTAN au profit d’une fable qui narre l’histoire glorieuse ou success story de l’alliance à qui l’on devrait l’indépendance et la liberté[3].

Rappelons en premier lieu que l’OTAN ne fut pas créée par crainte d’une attaque directe de l’URSS contre l’Occident car les Etats-Unis possédaient l’arme nucléaire à l’époque. La préoccupation était de contrer une influence indirecte de Moscou dans la politique européenne, à l’heure où le continent manquait de cohésion et se trouvait dangereusement affaibli économiquement. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Le maintien des forces américaines en Europe avait été un choc considérable pour l’URSS qui s’attendait à leur retrait après 1945[4].

À la fin de la guerre froide, et suivant l’élan de la réunification allemande, alors que l’Europe avait le plus besoin de retrouver une stabilité sur ses frontières, l’OTAN était entrée en crise et menacée de disparaître[5]. L’élargissement amorcé vers l’Est contrevenait aux engagements pris par George H.W. Bush vis-à-vis de Mikhaïl Gorbatchev, à savoir de ne pas intégrer les états du glacis soviétiques, pas plus que d’y installer des contingents armés. En échange, Moscou promettait de ne pas entraver l’effort de réunification allemande, source de craintes nourries par les quelque 23 millions de morts, sans parler des ravages subis par l’URSS durant la Seconde Guerre mondiale[6].

L’Ukraine et la Crimée, on l’a répété, étaient comprises dans le dispositif de sécurité Russe. Il faut relire les travaux de Anatol Lieven et de John Hulsman qui se sont adonnés, bien avant la prise du pouvoir des nationalistes à Kiev, à une critique sévère de l’approche stratégique américaine sous couvert de défense des valeurs de l’Occident.

Les auteurs rappellent premièrement que l’influence de la Russie dans la région n’était pas due, contrairement à la vision caricaturale des médias dominants, uniquement à l’impérialisme et aux pressions exercées par Moscou sur ses voisins. Dans une majorité de ces pays, les relations s’étaient construites et étaient entretenues par une majorité de la population. Des liens cimentés par des relations anciennes et des affinités ethniques, culturelles et linguistiques, par le commerce et les relations économiques dont le droit essentiel pour les Ukrainiens de travailler en Russie[7].

En second lieu, ce que les Etats-Unis et leurs alliés considéraient en 2006 comme des « forces démocratiques » en Ukraine ne représentaient pas plus de 7% de la population, sans doute un peu plus aujourd’hui. Ainsi, le soutien occidental au gouvernement de Kiev ne répond pas à la réalité des attentes populaires et risque, comme on l’a vu ces derniers jours, de laisser le gouvernement de Petro Porochenko sans véritable soutien. Les développements récents et les manifestations de rue semblent conforter ce scénario qui serait catastrophique pour la politique européenne.

Troisièmement, la critique porte sur le manque de transparence des Etats-Unis quant à leurs intérêts dans la région. En continuant à vouloir forcer la situation à son avantage et en utilisant l’OTAN comme son cheval de Troie, Washington refuse de voir que Moscou ne fait rien d’autre que de réagir comme les Etats-Unis l’auraient fait dans leur zone d’influence traditionnelle. Dès lors et selon les auteurs : « The only vital U.S interest in Ukraine is not to promote a pro-American « democracy » there, and still less to turn Ukraine into a buffer against Russia. It is to prevent Ukraine from sinking into conflict. »[8]. Aucune des mesures prises jusqu’ici ne va dans ce sens. Tout au contraire, la litanie de sanctions n’a fait qu’envenimer les choses en ruinant presque aussi sûrement deux décennies d’efforts patients dans le domaine des échanges et du commerce. Les conséquences sont là aussi catastrophiques pour les emplois européens, alors que la croissance est en berne[9].

Les réponses apportées au sommet de l’OTAN à Newport les 5 et 6 septembre dernier ont permis à Barack Obama de rassembler ses alliés, confortant l’idée que l’alliance reste, comme au temps de la guerre froide, le canal privilégié d’une influence politico-psychologique américaine et de son soft power[10]. Ceci permet d’imposer le consensus là où les Européens sont incapables de formuler des solutions qui leur sont propres. Comme l’avait montré une étude ancienne mais qui garde sa pertinence à propos des opinions européennes vis-à-vis de l’alliance, le soutien des alliés dépendait de la perception défensive de son rôle.

Le haut représentant de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC) Javier Solana s’était personnellement engagé: « Nous ne voulons pas que l’OTAN s’implique partout et impose son agenda à l’UE »[11]. C’est ce qui semble se produire, par l’adoption graduelle d’une série de transformations radicales dictées par les « nouvelles menaces » dont les dernières en date : la création d’un service de « cyber-guerre » et d’une force d’intervention rapide intégrant les anciens pays baltes[12]. Rappelons que rien de tout cela n’aurait été accepté par ses membres il y a quelques années[13]. L’élargissement et l’inclusion de nouveaux membres, Pologne en tête, accompagnent ce virage offensif de l’alliance. Les nouveaux « bons élèves » à l’est partagent une appréciation plus favorable du rôle offensif de l’OTAN que les anciens membres, France et Allemagne en tête.

Le Sommet de Newport concrétise ainsi cet effort, en réaffirmant la capacité de l’organisation à dépasser les clivages politiques au sein même de l’Europe. Certains n’ont pas hésité à parler de l’OTAN comme d’un véritable instrument de contrôle des Etats-Unis sur l’Europe[14]. C’est le cas de Willy Wimmer, ancien secrétaire d’Etat au ministère fédéral de la Défense et vice-président de l’Assemblée parlementaire de l’OSCE qui parle de « processus de vassalisation ». Une position partagée par l’ancien ministre des affaires étrangères français Roland Dumas qui affiche son désaccord face à la morgue du président François Hollande qui engage chaque jour son pays un peu plus loin dans la guerre[15].

Si l’organisation atlantique a pu être un facteur de stabilité durant les années de guerre froide (1949-1991) par son rôle dissuasif, ce rôle semble avoir changé pour devenir une source de déstabilisation : rigidifiant les positions de négociations et court-circuitant la diplomatie multilatérale au profit d’une approche de blocs[16]. Peut-on ignorer que les mesures militaires russes résultent, au moins en partie, de ces initiatives, sans mentionner le bouclier antimissile dont les Américains prétendent étendre toujours plus la portée ? Les incertitudes actuelles sont aussi le fruit de l’encouragement systématique des minorités du Caucase et de Crimée, par un soutien des revendications et de réformes, comprenant l’usage de la force. La dialectique de la confrontation a été sous-estimée.

Si, comme l’écrivait Bernard Wicht, les Etats-Unis ont acquis la capacité d’instrumentaliser les guerres infra-étatiques à travers l’infowar[17], ils paraissent résolus à embarquer leurs alliés dans la conduite de ces nouvelles guerres sans fronts. Vu de Washington, les tendances à un affaiblissement du rôle de l’Alliance, avec le retrait récent des alliés d’Irak et d’Afghanistan, sonnaient comme un douloureux désaveu. Le processus constant de rapprochement de l’Europe avec la Russie menaçait d’empiéter sur leurs intérêts vitaux, ressuscitant cette crainte ancienne de voir se forger une entente continentale sur leur dos : la «maison Europe », chère à M.Gorbatchev ; l’effet le plus certain aurait été d’affaiblir leur marge de manœuvre en Eurasie. Qui s’étonne encore que la Russie réitère ses mises en garde sur ce qu’elle perçoit comme une menace intolérable contre sa propre sécurité[18] ?

Les événements récents montrent que l’OTAN continue de se nourrir de la « menace russe », selon des archétypes anciens, en infléchissant la direction des politiques européennes contre leurs propres intérêts. En évitant les efforts du dialogue, les dirigeants abandonnent leurs responsabilités envers leurs électeurs.

Les milliards de contrats commerciaux, de recherche et de technologies ruinés en sont la conséquence. Comme bureaucratie, l’Europe a abdiqué en s’inclinant face à une autre bureaucratie, plus puissante qu’elle. La fracture des blocs continue à hanter le mode de penser et d’agir de l’OTAN. Si les Etats-Unis se sont empressés de proclamer la fin des « zones d’influence » ont-ils pour autant abandonné l’idée d’établir leur sphère d’influence en Asie centrale et au Proche Orient ? Sinon comment expliquer l’extension de leurs bases et de leurs contingents militaires sur tout l’arc de crise eurasien? L’état de torpeur qui s’est imposé à Bruxelles confirme les carences de la gouvernance européenne et la paralysie des chancelleries des Etats membres, qui peinent à s’affirmer en dehors du cadre préétabli pour elles par l’OTAN.

 

 

 



[1] On relira l’ouvrage de Stéphanie B. Anderson, Crafting EU Security Policy, in pursuit of a European Identity, London, Bouler, 2008.

[2] Voir la conférence d’Alexandre Adler, « L’avenir de la nouvelle Russie » à l’institut Diderot, 5 juin 2014 sur : http://www.institutdiderot.fr/?p=5251

[3] Pour un point de vue critique récent voir Kenneth Osgood, Total Cold War, Eisenhower’s Secret Propaganda Battle at Home and Abroad, Lawrence (Kansas), University Press of Kansas, 2006 ; voir également les travaux de l’historien H.W. Brands dont The Devil we knew : Americans and the Cold War, Oxford, Oxford University Press, 1993.

[4] Dès 1949, L’organisation atlantique servait  également à dissuader l’aventurisme soviétique au Proche et au Moyen Orient.

[5] Peter Van Ham avait de manière provoquante écrit un article intitulé « Security and Culture, or, Why NATO Won’t Last » in Security Dialogue, Vol.32, no4, pp.393-406.

[6] Cet engagement avait été pris par le secrétaire d’Etat de l’époque James Baker, repris par Helmut Kohl, dont le compte rendu est exposé par Mary Elise Sarotte, Professeur de Relations internationales à l’Université de Californie du Sud, http://www.nytimes.com/2009/11/30/opinion/30sarotte.html?pagewanted=all&_r=0 

[7] Anatol Lieven and John Hulsman, Ethical Realism, a vision for America’s role in the World, New York, Pantheon Books, 2006, p.161

[8] A. Lieven et J. Hulsman n’hésitent pas à écrire en 2006: « It is America’s own attempt at the expansion of its military alliance system at Russia’s expense that is the sole likely cause of such a radically dangerous Russian move. » in ibid.

[10] Jérôme Gygax, « Strategic Culture and Security, American antiterrorist policy and the use of soft power after 9/11 » in The Routledge Handbook of Transatlantic Security, edited by Jussi Hanhimäki, Georges-Henri Soutou, New York, Routledge, 2010, pp.231-249.

[11] Cité dans Stéphanie B. Anderson, op. cit. p. 104

[12] Le rapport PACE 2007 de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe établissait que les mesures prises par l’OTAN contribuaient à la conduite d’opérations clandestines par la CIA dans les Etats membres.

[13] Gregory Flynn and Hans Rattinger, The Public and Atlantic Defense, London, Rowman&Allanheld, 1985, p.386 ; le cadre du débat sur l’élargissement a été traité dans : « Explaining NATO enlargement », Contemporary Security Policy, Vol. 21, Issue 2, 2000.

[14] C’est le cas de Jonathan Steele du journal The Guardian,

[16] Lorsque l’US Commission on National Security 21th Century, argumentait en janvier 2001 que les Etats-Unis faisaient face à de nouvelles menaces, personne en Europe ne prenait cela au sérieux. Comme le disait P. Van Ham la question que l’on devrait se poser c’est pourquoi l’Europe ne se sent-elle pas menacée ? in op. cit. p.400.

[17] Bernard Wicht, L’OTAN attaque, la nouvelle donne stratégique, Genève, 1999.

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