Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FANATISME / William veut la destruction de ivoires royaux

Je voulais attendre, avant d'en parler, de voir les proportions que prendrait l'affaire. Il n'y en a pour l'instant aucunes. Je peux y aller. L'histoire sort du journal "The Gardian", en date du 18 février. Il s'agit d'une déclaration du prince William, qui s'exprime volontiers en public comme son père Charles. L'héritier en second voudrait que tous les objets en ivoire recelés par les collections royales soient "enlevés et détruits". 

Pourquoi ce fanatisme? Afin de protéger la vie des derniers éléphants vivant libres en Afrique. Le braconnage a pris des dimensions inquiétantes. Les mesures prises demeurent vaines. La race semble destinée à s'éteindre hors des cirques et des zoos. Et encore! Des voix discordantes condamnent la captivité des bêtes sauvages. Il faudrait les relâcher ce qui, soit dit entre nous, équivaut à leur condamnation à mort. Il existe une certaine différence entre vivre dans une cage et devoir chasser dans la savane...

Quelque 1200 oeuvres vieilles de plusieurs siècles 

Au début février, William, qui aime l'Afrique traditionnelle, participait à un pow-wow international sur la protection de la faune avec son père. Une excellente chose. L'actuel discours princier frôle en revanche la sottise, avec un grand "c". Quelque 1200 œuvres, souvent vieilles de plusieurs siècles se verraient pilonnées pour satisfaire au politiquement correct sans ressusciter le moindre éléphant. Le sauvetage de l'espèce (différent se sa variante asiatique) dépend de la limitation de la démographie, du commerce nord-sud et de l'absence de scrupules des Asiatiques à se procurer un matériau prohibé. La conscience écologique a des progrès à faire du côté de Pékin et de Tokyo. 

Quelques autodafés d'ivoire ont déjà eu lieu dans le monde. Des privés ont anéanti des sculptures chinoises à Londres. Paris, il y a quelques jours, a détruit publiquement un stock illégal d'ivoire, estimé à trois tonnes. L'éléphant a quelque chose de symbolique, comme l'ours blanc ou le panda géant. Il jouit d'un crédit de sympathie. Le rhinocéros, dont la corne sert aujourd'hui d'aphrodisiaque, ne suscite pas le même enthousiasme. Et que dire de l'hippopotame, dont les Egyptiens antiques utilisaient les os pour réaliser des "ivoires"?

Une forme d'intégrisme écologique

De nombreuses conventions règlent par ailleurs la circulation des objets anciens en ivoire. Il faut de permis, et encore des permis. Comme pour l'écaille de tortue. Impossible, ou presque, de faire aujourd'hui voyager des objets tournés au XVIIe siècle, voire des miniatures peintes plus tard sur un support désormais prohibé. Je vous conseille un autre type de collection. 

Dans ces conditions, la demande du prince William, si elle se révèle exacte, revient à détruire une forme d'art au nom de la nom de la morale. On est près des déclarations de mollahs afghans demandant en 2001 la destruction des Bouddhas de Bâmiyan, destruction qu'ils ont obtenue. La Grande-Bretagne, comme tout l'Occident, s'était alors insurgée contre cette atteinte à la culture au nom de la religion. L'ennui, c'est que l'écologie est en train d'en devenir une, de religion, avec ce que cela suppose d'intolérance et d'intégrisme.

Dérive émotionnelle 

Il faut le rappeler ici. Bien des cultures sont tournées vers un art de l'ivoire. C'est le cas des Romains de la Basse Antiquité. Des Byzantins. Des artistes français de XIIIe et XIVe siècles. Leur création devrait aujourd'hui disparaître au nom d'un sentiment. De cette priorité que Rousseau accordait déjà au cœur par rapport au cerveau. Il y a pourtant, dans cette haine de l'ivoire, le "sanglot de l'homme blanc", dénoncé dès 1983 par Pascal Bruckner, ou cette "dérive émotionnelle", dont parlait Jean Romain en 1998. 

Ajoutez à cela une bonne dose de puritanisme anglo-saxon, condamnant le luxe inutile, et le compte est bon. Avez-vous remarqué que ceux qui dénoncent la fourrure mangent souvent de la viande? Il n'y a plus qu'à espérer que la déclaration royale ne fasse pas tache d'huile. Autrement, les musées londoniens ont intérêt à planquer leur collections. Vous n'imaginez pas, vous, un action coup de poing au British Museum ou au Victoria & Albert? Photo (AFP): Charles et William lors de la conférence récente sur la protection de la faune.

Prochaine chronique le lundi 3 mars. La Fondation Beyeler de Bâle présente Odilon Redon. Quel beau peintre!

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."