Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FAILLITE / Detroit devra-il vendre son musée?

«Si la ville de Detroit fait faillite, son musée sera à vendre». Le titre peut paraître sensationnel. Il se lit pourtant à la page 10 du numéro de septembre proposé par «Il Giornale dell'arte». Un magazine italien trentenaire qui possède davantage de poids (au propre comme au figuré) que ses décoctions internationales française, anglaise, grecque, russe et maintenant chinoise. Il s'agit là d'un vrai, bon, gros journal d'analyses.

A vrai dire, le sous-titre de l'article signé par Mauro Lucentini relativise déjà les choses. Il s'agit d'une possibilité. N'empêche que le 18 juillet dernier, la ville a demandé sa mise en faillite. L'ex-capitale automobile va de mal en pis depuis les émeutes raciales de l'été 1967. Une population noire et pauvre y a pris la place des ouvriers blancs. Enfin, pas complètement. Detroit a perdu un quart de sa population entre 2000 et 2010. Ses usines et ses bâtiments se trouvent au bord de l'effondrement. On a dans l’œil les photos signées par Andrew Moore et par d'autres. On dirait les ruines d'une Pompéi industrielle. Il y a bien des signes de reprise, vu le prix actuel de l'immobilier à Detroit. N'empêche que la ville ne sait comment assumer ses 18,5 milliards de dettes.

Agrandissement tout récent

Au milieu de tout cela, le Detroit Institue of Arts (DIA), somptueusement logé à trois kilomètres du centre, fait figure de havre de luxe. Il s'agit là d'une institution ancienne. Elle a été fondée en 1883, une douzaine d'années seulement après le «Met» de New York. Installée dans un bâtiment de 1927 décoré de fresques par Diego Rivera dans les années 30, elle vient même de subir une restauration et un agrandissement. Le DIA a ainsi absorbé 158 millions de dollars entre 1999 et 2007. Alimentées par les barons de l'industrie automobile, les collections ne sont pas énormes: 65.000 objets. Mais elles se révèlent prestigieuses. Bruegel l'Ancien y côtoie Van Gogh, Degas, Michel-Ange, Matisse ou Rembrandt. Bref, du solide!

On devine les tentations. Contrairement à l'immense majorité des autres musées américains, le DIA appartient à la Ville. Il ne s'agit pas là d'une fondation privée, qu'aiderait l'Etat du Michigan. Kevin Orr, le liquidateur nommé par le gouverneur Rick Snyder, a donc ses idées. «Nous ne pouvons pas conserver ce vieux sentiment que l'art est éternel et inaliénable au moment où l'on doit couper 30 pour-cent des retraites municipales.» Il faut par ailleurs se souvenir que, contrairement aux musées européens, ceux des Etats-Unis ont toujours acheté, mais aussi vendu. Souvent mal vendu, soit dit en passant. Les jeunes conservateurs ont tendance à envoyer Christie's ou Sotheby's ce qui n'est plus à la mode...

Deux milliards d'estimation

Mais revenons à Detroit. Si un jugement récent de l'Ohio a récemment fixé que des tableaux ne pouvaient être vendus que pour en acquérir d'autres, le nettoyeur Kevin Orr a franchi un premier pas. Il a demandé discrètement à Christie's une estimation du patrimoine appartenant au DIA. Cette dernière est faite. La somme n'a pas été communiquée officiellement, mais on parle de "deux milliards de dollars au minimum". Un chiffre pour le moins prudent. Si vous avez les deux milliards en poche et que la vente se fait, n'hésitez pas à les dépenser ici. Il y en a pour au moins trois fois plus, à condition que que le marché puisse absorber autant d’œuvres en même temps.

Reste qu'une vente globale semble peu probable. On pourrait imaginer des aliénations. Elles devraient tenir compte de chaque cas. S'agit-il d'une peinture (ou d'une sculptur) appartenant au musée lui-même, à une fondation et quelles étaient les conditions acceptées au moment d'un don ou d'un legs? Il faut aussi penser à l'image négative. Bien des questions se posent donc, alors que des recours (comme celui du syndicat automobile) contre la déclaration de banqueroute restent pendants. Le Tribunal fédéral des faillites devra se prononcer à ce sujet en octobre.

Un nuage rose

Inutile de dire que le site du Detroit Institute of Art, que gère Graham E. J. Beal, ne parle de rien de tout ça. Nous y flottons sur un petit nuage rose. Le musée y annonce non seulement des expositions à venir, mais encore une nouvelle, importante et coûteuse acquisition dans le domaine des arts décoratifs. En attendant, les directeurs des autres musées se font des cheveux blancs. Les villes à risques semblent Philadelphie, Chicago et Los Angeles. Leur santé financière inquiète. C'est le moins que l'on puisse dire.

Pratique

Detroit Institute of Art, 5200 Woodward Avenue, Detroit, site www.dia.org Ouvert du mardi au jeudi de 9h à 16h, le vendredi jusqu'à 22h, samedis et dimanches de 10h à 17h. Photo (DR): les fresques de Diego Rivera dans le Detroit Institute of Art.

Prochaine chronique le vendredi 20 septembre. Retour sur la Biennale de Venise, qui marche très fort.

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