Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

Le web, un bien triste trentenaire

Le web, un bien triste trentenaire

Célébrés sur son lieu de naissance au CERN, les 30 ans du web laissaient une impression étrange. La fameuse remarque «vague, mais prometteur» lancée par Mike Sendall, chef de service de Tim Berners-Lee à sa proposition de gestion de l’information déposée le 12 mars 1989, est devenue quelque chose comme «ultraprécis et inquiétant» le 12 mars 2019. 

Venu à Genève à cette occasion, Tim Berners-Lee s’est essentiellement livré à une critique de son invention autour de trois arguments: la désinformation ciblée, l’emprise d’une poignée de plateformes (les GAFA) et la menace d’un morcellement du web avec la fin du principe de neutralité du net, conduisant à des inégalités croissantes dans l’accès aux réseaux. 

Comme d’autres pionniers, Tim Berners-Lee entretient la nostalgie d’un web libertaire. Mais l’a-t-il jamais été? Ce serait oublier un peu vite qu’internet, son support, est un projet militaire. Ou que Netscape, le navigateur qui l’a démocratisé à partir de 1994, fut aussi la première IPO spectaculaire qui allait alimenter la bulle internet. 

Lors de la table ronde qui a suivi l’intervention de Tim Berners-Lee, la diffusion d’une vidéo de David Bowie définissant le web «comme une forme de vie alien» par Bruno Giussani (responsable de TED Global) encapsulait l’ambiguïté de notre rapport au web. Car de quel alien s’agit-il? Celui bienveillant d’ET ou du Huitième passager de Ridley Scott?

A propos de la première dérive, celle de la surveillance, Jovan Kurbalija, directeur exécutif du secrétariat du Groupe de travail sur la coopération numérique à l’ONU, révélait une première ambiguïté: «Le projet de la modernité est en partie un projet de contrôle social, par exemple au travers des Etats nations.» Le web n’en serait que le prolongement à l’efficacité démultipliée par la science des données.

En ce qui concerne le contrôle des grandes plateformes, la sociologue turque Zeynep Tufekci remarquait: «Ce n’est plus magique de se connecter au web car la commercialisation a colonisé la magie.» Certes, mais ce commerce n’a rien d’extraterrestre. C’est nous qui l’alimentons. 

Le web est un alien dans la mesure où il exprime une forme de vie collective. Mais ce collectif, c’est nous. De ce point de vue, la présidente de Humanized Internet, Monique Morrow, a souligné une généralisation post-Snowden ou post-Cambridge Analytica de l’«hacktivisme» et d’une forme de cybercitoyenneté. Pour elle, «nous avons atteint une sorte de point de bascule avec une prise de conscience des pressions politiques et commerciales que véhicule le web». 

En d’autres termes, un usage critique et raisonné de cette formidable invention émerge. Il ne nous ramènera pas à l’utopie des premières années du web mais, comme les autres grands projets de la modernité – le capitalisme et la démocratie –, il a besoin de se structurer avec des contrepouvoirs. fabrice delaye

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