Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITIONS / Lichtenstein à Venise et à Paris

C'était le 15 mai chez Christie's à New York. L'illustre maison attendait monts et merveilles de sa vente d'art contemporain. Une vacation du genre poids lourds (Basquiat, Pollock...). La soirée ne l'aura pas déçue. En deux heures, la multinationale a mis 495 millions de dollars dans ce que l'on n'ose plus appeler son escarcelle. «La somme la plus élevée jamais obtenue en une seule cession.» Notons cependant que la chose ne veut rien dire. En 1961, au moment où l'«Aristote regardant le buste d'Homère» de Rembrandt se vendait 11,5 millions de dollars (un record absolu pour l'époque), une famille américaine vivait très largement avec 1000 dollars par mois.

Mais revenons au 15 mai 2013. Parmi les clous du catalogue figurait le «Woman with a Flowered Hat» de Roy Lichtenstein, exécuté en 1963. Il s'agit là du pompage intégral d'un portrait de Dora Maar par Picasso, datant de la fin des années 1930. Une tableau de taille moyenne. Mais la copie s'est vue revisitée, que dis-je repensée, par le pop-artiste. L’œuvre passe du coup pour originale. La main de Roy y devient reconnaissable. Si j'ose dire. Le propos de l'Américain, mort en 1997, était en effet de travailler de manière invisible. «J'aimerais obtenir un style tellement détaché et technique qu'il tiendrait presque du dessin industriel.»

La sculpture à la Fondazione Vedova

Reste qu'il s'agit à présent d'une icône. Les enchères (le film se trouve sur YouTube) peuvent donc grimper dans la salle, sous la direction d'un commissaire priseur aux allures de charmeur de serpents. L'estimation de 32 millions de dollars se retrouve vite pulvérisée. Les enchères s'arrêteront à 50 millions, soit 56.123.750 en comptant la commission, moins vorace ici que pour des petits lots. Le nom de l'heureux acheteur se verra communiqué le lendemain. Il s'agit de Laurence Graff, le joaillier qui vend des cailloux si gros et si brillants qu'ils ont l'air faux. Le diamant nourrit visiblement son homme.

C'est bien sûr une coïncidence, mais elle reflète l'air du temps. Deux expositions Lichtenstein ont lieu cet été sur le Continent, venant juste après la rétrospective de la Tate Gallery à Londres. La première se déroule depuis le 28 mai à la Fondazione Vedova de Venise, installée au Magazzino del Sale, non loin de la Punte della Dogana de François Pinault. Emilio Vedova (1919-2006) était un peintre abstrait italien au style rageur, très apprécié chez lui. Ses toiles se vendaient à des prix déjà salés. Sa veuve Annabianca a donc pu lui dédier un mémorial en deux parties. L'âme en serait l’œuvre de son défunt mari. Le corps une exposition présentée dans une autre halle, dédiée à une grosse pointure. Lichtenstein succède ainsi à Anselm Kiefer et à l'architecte Aldo Rossi.

La totale du Centre Pompidou

Il fallait faire des choix. Sur un plan de bois incliné, servant de sol entre deux vénérables murs de brique, l'Américain (1923-1997) se voit représenté par sa sculpture, accompagnée par les dessins préparatoires. Il faut dire que Lichtenstein, en bon artiste moderne, déléguait beaucoup. Des petites mains réalisaient ses idées en bronze peint, ou en bois. Dans le fond peu importait la matière. Le but était de créer un faux objet usiné. Ce dernier se voyait tiré en six exemplaires, à l'intention des riches. Il aurait tout aussi bien pu l'être à 6000 dans une version en plastique, vendue à prix cassés. Qui aurait vu la différence?

Le Centre Pompidou a inauguré, lui, le 7 juillet la première exposition française dédiée à l'homme. Un net retard. Il y a bien vingt ans que l'Italie fêtait Lichtenstein à Florence. Beaubourg entend du coup nous offrir la totale. Des tableaux, des statues, des estampes et des dessins. Le tout présenté chronologiquement, avec tout de même une ellipse. Que faisait donc l'artiste avant 1961? Le visiteur ne voit rien d'antérieur à cette date, comme si Lichtenstein avait reçu la lumière céleste par Mickey Mouse et pop-art interposés. Tout commence avec «Look Mickey» pour se terminer avec les dernier paysages zen. L'artiste a en effet fini par passer à ce qu'il faut bien appeler sa moulinette la peinture lettrée chinoise, avant de mourir subitement.

Quelques idées sans cesse répétées

Le parcours se voit ponctué de citations. Lichtenstein parle très intelligemment de sa démarche. Reste que celle-ci tient un peu, et même beaucoup, du truc. Tout l’œuvre repose sur quelques idées. L'agrandissement de bandes dessinées. Les points de trame. Les couleurs primaires. Les hachures. Et surtout les constantes référence à la culture, qu'elle soit savante ou populaire. La chose se décline en produit unique (le tableau), en petite série (la plaque émaillée ou le bronze), en grande série (l'estampe). On peut imaginer au-delà l'affiche, qui correspondrait encore mieux au propos. Plus le tirage est important, moins l'intervention humaine demeure visible.

Dans ces conditions, logiquement, le tableau à 56 millions de dollars devient le signe de la richesse. La gravure (déjà très chère) celui du bon goût moderne. Le poster symboliserait l'ambition sociale. Faire comme si. Mais entre le méga-appartement new-yorkais, avec original au dessus d'un meuble hyper design de Ron Arad, et l'affiche placardée au-dessus du canapé Pfister (ou Roche-Bobois), une nouvelle fois quelle différence? Voir un vrai Lichtenstein n'apporte rien par rapport à l'image qu'il donne en reproduction. Reste que la Fondazione Vedova est un lieu architecturalement magnifique.

Pratique

«Roy Lichtenstein, Sculptor», Fondazione Emilio e Annabianca Vedova, Magazzino del Sale, 42, Dorsoduro, Venise, jusqu'au 24 novembre. Tél. 0039041 52 26 626, site www.fondazionevedova.org Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h30 à 18h. «Roy Lichtenstein», Centre Pompidou, Paris, jusqu'au 4 novembre. Tél.00331 44 78 12 33, www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h, jusqu'à 23h le jeudi. Photo: (Estate Roy Lichtenstein, New York/ADAGP 2013), la "Crying Girl" de 1963, montrée à Paris.

Prochaine chronique le samedi 17 août. A propos d'une exposition aux Halles de l'Ile, ça vaut combien, un jeune artiste genevois?

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