Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITIONS/L'assourdissant silence de la presse durant cet été 2016

Crédits: AFP

C'est mon coup de gueule de saison. Il ressort d'une simple constatation. Les beaux-arts n'ont tout simplement pas existé pour la plupart des quotidiens et des magazines durant les mois de juillet et août. C'est la grande pause. Cela valait bien la peine que que le mensuel «Beaux-arts» publie à la fin juin, dans son numéro 385, une liste des "1000 expositions de l'été". L'information s'est fort peu vue relayée. Quand à la critique, n'en parlons pas. Il y a des moments où je me demande si elle existe encore en France, et même en Suisse romande. 

Il y avait dans la liste des 1000, qui aurait encore pu se voir étoffée, quelques incontournables. Ils dépendaient moins des goût des journalistes que de ceux (supposés) de leurs lecteurs. Que voulez-vous? Chacun travaille en fonction d'une clientèle. Les choix des abonnés de «Libération», du «Monde» ou du «Figaro» ne sont théoriquement pas les mêmes. Les premiers seraient (conditionnel) du type libertaire vieillissant recyclé dans le socialisme. Les second préféreraient le juste milieu, option intellectuelle. Quant aux derniers, il devraient en principe (je dis bien en principe) se montrer plus traditionnels. En Suisse romande, le public du «Matin» n'est après tout pas identique à celui du «Temps». En matière de culture, les matinaux se montreraient plutôt «people» ou Paléo à Nyon. Les temporels, eux, regarderaient plutôt du côté du ce que les Alémaniques nomment le «forschrittlich». Autrement dit de ce qui se veut progressiste. Une certaine avant garde, si vous préférez.

Comptes-rendus trop tardifs 

Je me limiterai ici à la presse d'outre-Jura pour des raisons simples. C'est celle que je consulte d'un doigt distrait sur mon ordinateur. En 70 jours estivaux, je n'aurai presque rien vu passer, une fois les «Rencontres» d'Arles traitées. L'élémentaire aura été fait avec un retard phénoménal. «La Croix» a ainsi parlé le 27 août de l'exposition Turner de la Fondation Caumont d'Aix-en-Provence, dont je vous ai entretenu il y a des âges (1). Il s'agit pourtant là du prototype (qu'importe la qualité du résultat, ici par ailleurs tout à fait honorable) de la manifestation grand public. C'est l'événement d'une ville «parisianisée» à mort durant les beaux jours. Ce Turner-ci a commencé le 4 mai. Mais après tout, la chose reflète une mauvaise habitude bien ancrée. Les papiers beaux-arts traînent dans les rédactions. Quand l'un d'eux sort dans «Libération», vous n'avez plus qu'à éteindre votre cuisinière et ôter le rôti du feu. C'est que l'exposition en question va se terminer (après trois ou quatre mois) dans quelques heures. 

Cette défaveur pour les beaux-arts, même contemporains, me semble très francophone. Les journaux anglais (je ne parle pas les tabloïds) consacrent encore aux grandes noubas londoniennes et autres des articles gigantesques. De véritables tartines. Les beaux-arts occupent de même une place considérable dans la presse italienne, même non spécialisée. Ce qu'on en dit se révèle parfois assez pointu. Plutôt critique aussi. Nous sommes ici bien loin de ce que l'actuelle presse romande semble souhaiter, à savoir un article neutre, prenant le relais du travail de l'attachée de presse (ou de la chargée de communication, comme on dit maintenant).

La primauté aux "arts vivants" 

Alors que quoi la presse française aura-t-elle parlé cet été, si je mets de côté cette exception culturelle que reste le festival d'Avignon? Mais de choses importantes, bien entendu! Si les chroniqueurs politiques ont pu cracher des litres d'encre su le burkini, les cultureux se seront délectés du divorce après violences conjugales (potentielles) de Johnny Depp. Du dé-tatouage du cou de M. Pokora. Du nouvel album de Céline Dion. Beaucoup de «people» avec, soyons justes, un certain nombre d'«arts vivants» musicaux. Les beaux-arts sont «morts» chez nous, tout le monde sait ça. Certains blogs spécialisés ont également vécu au ralenti. La chaleur, sans doute... J'aurais pourtant bien aimé en savoir davantage sur le Max-Ernst-Yves Tanguy de Sète, «Marseille au XVIIIe siècle» ou ou «Olafur Eliasson» à Versailles, un peu sous-traité. Anish Kapoor avait été mieux relayé, au même endroit, après avoir eu la chance de se voir à plusieurs reprises vandalisé. Il était devenu "événementiel et sociétal".

Pendant, ce temps, je me suis échiné à vous tenir au courant. Avec des manques, et même des manquements. Je n'ai pas encore vu les dernières nouveautés britanniques, par exemple. On ne peut pas être au four et au moulin. J'ai à la place mis le nez en Italie, ce que la presse française ne fait plus, sauf invitation. J'ai l'impression d'avoir à peu près raclé la Suisse. Un peu écrémé la France. Il y aura eu au moins 75 expositions traitées depuis le 21 juin. Permettez-moi de me faire un peu de publicité. C'est beaucoup, 75. Mais, si vous voulez mon avis profond, cela reste loin d'être assez. 

(1) Je me suis platement excusé pour avoir tant tardé à parler du fondamental Charles Le Brun de Lens. Eh bien «le Monde», qui se trouve à une heure de TV de cette antenne du Louvre, a attendu le 22 août pour se risquer à son grand article. L'exposition a ouvert en mai. Elle s'est terminée le 29 août!

Photo (AFP): Olafur Eliasson à Versailles. Le Danois n'a pas eu la chance de créer le scandale. Il a quand même obtenu un peu de presse.

Prochaine chronique le mercredi 31 août. Que reste-t-il à voir des expositions suisses de l'été? Douze propositions.

 

 

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